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ALEXANDRA ELBAKYAN, LA SNOWDEN DES BOIS DU MONDE SCIENTIFIQUE

 

Rencontre avec Alexandra Elbakyan, créatrice du site Sci-Hub, qui donne accès gratuitement au contenu scientifique mondial

 

Lire des articles scientifiques coûte cher. Les publier encore plus. Les principaux bénéficiaires, dans cette affaire, sont les maisons d’édition et revues spécialisées, qui font payer les auteurs aussi bien que les lecteurs. Snowden russe pour certains, Robin des bois de la science pour d’autres, la programmeuse Alexandra Elbakyan a décidé de changer cet état des choses. Aujourd’hui, elle est poursuivie par la justice américaine pour avoir créé le moteur de recherche Sci-Hub, qui donne accès à des milliers d’articles scientifiques en contournant les « péages » universitaires – au mépris du droit d’auteur. Le Courrier de Russiel’a rencontrée.

Officiellement, Alexandra Elbakyan, 27 ans, réside à Almaty, sa ville natale dans le Kazakhstan. En réalité, elle vit sans doute quelque part en Russie. Sa vie et ses déplacements sont désormais secrets : en octobre 2015, un tribunal fédéral de New York l’a déclarée coupable de piratage d’articles scientifiques appartenant à l’éditeur anglo-néerlandais Elsevier. Crédits : LCDR
Officiellement, Alexandra Elbakyan, 27 ans, réside à Almaty, sa ville natale dans le Kazakhstan. En réalité, elle vit sans doute quelque part en Russie. Sa vie et ses déplacements sont désormais secrets : en octobre 2015, un tribunal fédéral de New York l’a déclarée coupable de piratage d’articles scientifiques appartenant à l’éditeur anglo-néerlandais Elsevier. Crédits : LCDR

Le Courrier de Russie : Parlez-nous de votre enfance.

Alexandra Elbakyan : Je suis née à Almaty, j’ai fréquenté une école ordinaire jusqu’à quinze ans puis une école spécialisée en mathématiques entre 15 et 18 ans, puis j’ai étudié à l’université technique du Kazakhstan.

LCDR : Quelle était la profession de vos parents ?

A.E. : Ma mère est aussi programmeuse mais dans le business, elle travaille sur le logiciel de comptabilité 1C, et mon père, je ne le connais pas.

LCDR : Qu’avez-vous fait à la sortie de l’université ?

A.E. : Je me suis spécialisée dans la protection de l’information et j’ai rédigé mon mémoire de fin d’étude sur les interfaces neuronales.

LCDR : Mais encore…

A.E. : Il y avait sur mon PC une possibilité d’identification par empreinte digitale, et je me disais qu’on pourrait aussi bien identifier avec les impulsions électriques du cerveau.

LCDR : Pratiquement, ça donne quoi ?

A.E. : On met un casque capteur avec des électrodes, relié à l’ordinateur.

LCDR : Est-on certain que nos impulsions électriques sont aussi uniques que nos empreintes digitales ?

A.E. : L’ordinateur est intelligent, c’est une intelligence artificielle mais qui va reconnaître les impulsions du cerveau.

LCDR : Oui, mais est-on sûr que ces impulsions sont uniques ? Si je suis stressé, par exemple, mes impulsions seront peut-être modifiées…

A.E. : Je me suis posé la question en cas de consommation d’alcool et de stress.

LCDR : Et alors ?

A.E. : Je n’ai pas créé de système fini mais une théorie basée sur les impulsions générées par le cerveau de plusieurs personnes.

LCDR : Et votre théorie s’est avérée fiable à 100 %, sur l’échantillon ?

A.E. : C’est un bon sujet de recherche. En 2009, j’étais parvenue à une efficacité de 70 % mais je n’ai pas poursuivi.

Portail Sci-Hub créé par Alexandra Elbakyan
Portail Sci-Hub créé par Alexandra Elbakyan

LCDR : Sur quel sujet avez-vous travaillé ensuite ?

A.E. : J’ai participé, à Gênes, à un séminaire sur les interfaces neuronales et intégré une équipe de chercheurs internationaux qui travaillaient sur un jeu vidéo guidé par les pensées. On fixait son attention sur un personnage de l’écran pour le faire bouger.

LCDR : Et ça fonctionnait ?

A.E. : Oui, ça marchait, pas de manière aussi précise qu’avec une console mais on pouvait jouer.

LCDR : Quel était le système utilisé ? On veut que le personnage bouge et le casque capteur transmet cette information à l’ordinateur ?

A.E. : Le personnage se mettait à clignoter de plus en plus rapidement quand on le regardait et, grâce à la fréquence du clignotement, on pouvait suivre les impulsions du cerveau.

LCDR : Et si on veut le faire avancer : on y pense et il avance ?

A.E. : Oui, ce jeu s’appelle Bacteria Hunt et je suis l’un de ses auteurs.

LCDR : Et après Gênes ?

A.E. : J’ai envoyé mon CV à des labos, notamment en Allemagne, mais comme les papiers prennent du temps, j’ai atterri à Moscou à l’Académie des sciences, à l’Institut de neurologie supérieure. J’y ai fait des recherches sur les correspondances entre l’encéphalogramme d’une personne et son code génétique, je me disais que si on pouvait lier un ADN à un encéphalogramme, on pourrait convertir tout ça en un système d’identification.

LCDR : Et alors, il y a un lien ?

A.E. : Je ne peux pas dire parce que c’étaient des recherches subordonnées, je n’en sais pas grand-chose.

LCDR : Combien de temps avez-vous travaillé sur ce sujet ?

A.E. : Quatre mois.

LCDR : Puis ?

A.E. : L’idée d’étudier des encéphalogrammes ne me plaisait pas beaucoup, je préférais m’intéresser à la possibilité de mettre dans le corps des implants qui permettraient aux gens d’échanger des informations sans se parler. On envoie l’information directement, comme dans les livres de science-fiction. On pourrait ainsi construire un cerveau global connecté à tous les cerveaux humains grâce auquel l’humanité vivrait éternellement.

LCDR : Il faudrait tout enregistrer ?

A.E. : Par exemple, si vous transplantez un cerveau dans un ordinateur, ça veut dire que tout ce qui se passe dans le cerveau va se trouver pour toujours dans l’ordinateur. Ça veut aussi dire que, comme les cerveaux sont interconnectés, si un corps meurt, le cerveau demeure, un autre corps peut vivre avec cette conscience.

LCDR : Peut-on bloquer une pensée ? Imaginez que je veuille tuer une femme dans la pièce, que se passe-t-il ?

A.E. : Comme tous les cerveaux sont connectés, cette volonté devient collective.

LCDR : C’est-à-dire que tout le monde veut la tuer ?

A.E. : La nécessité de tuer devient inutile, car les cerveaux restent connectés au système. Même si vous tuez une personne, son cerveau continue à exister dans l’ordinateur. C’est comme quand des ordinateurs sont en réseau : si l’un tombe en panne, les autres continuent de fonctionner.

LCDR : Et l’amour, dans tout ça ?

A.E. : Si vous connectez un système nerveux à celui d’un oiseau, vous vous sentirez voler. Ce n’est pas au niveau des pensées que cela se passe mais au niveau de la conscience.

LCDR : C’est possible ?

A.E. : Dans un avenir lointain.

LCDR : Et si on se connecte au cerveau d’une personne amoureuse, on aura la sensation d’être amoureux ?

A.E. : Pourquoi pas, si on parvient techniquement à réaliser cette connexion.

LCDR : Ce doit être plus facile de connecter deux cerveaux humains qu’un cerveau humain à un cerveau d’oiseau ?

A.E. : Oui.

LCDR : Et après ?

A.E. : J’ai fait un stage de trois, quatre mois dans un laboratoire fribourgeois qui travaillait sur l’enregistrement de données neuronales.

LCDR : Y avez-vous fait des découvertes ?

A.E. : On y effectuait des enregistrements des neurones lors d’une crise d’épilepsie, on étudiait ces données pour trouver des coïncidences avec le mouvement des bras, par exemple. Tout cela peut servir à créer des prothèses manipulables liées à un implant dans le cerveau.

LCDR : Puis ?

A.E. : J’ai été invitée à travailler dans un laboratoire à Harvard qui travaillait sur les implants cérébraux et j’ai étudié les implants sur les cerveaux de rats épileptiques.

LCDR : On les trouve où, les rats épileptiques ?

A.E. : Ils sont génétiquement modifiés pour être épileptiques. Ils ont des capteurs dans le cerveau qui captent les impulsions et préviennent la crise : ces capteurs permettent de sentir la crise et préparent la stimulation du cerveau pour que cette crise n’ait pas lieu.

LCDR : Selon quel procédé ?

A.E. : Quand la crise a lieu, des groupes de neurones se déchargent de manière synchronisée alors qu’en temps normal, ils se déchargent de manière alternative. Ces déchargements synchronisés produisent des impulsions électriques enregistrées par l’implant, qui émet alors d’autres impulsions électriques pour désynchroniser ces neurones.

LCDR : Puis…

A.E. : Je ne voulais plus travailler dans un laboratoire, la plupart des chercheurs y étudient des choses simples et peu travaillent sur des idées surhumaines. Je suis repartie au Kazakhstan et j’ai postulé à des doctorats dans des universités américaines mais aucune ne m’a prise.

LCDR : Pourquoi ?

A.E. : C’est un peu comme une loterie, il y a beaucoup de candidats. Du coup, je suis devenue programmeusefreelance au Kazakhstan et j’ai commencé à chercher des informations sur les forums de discussions dédiés aux chercheurs – et j’ai remarqué que beaucoup de gens demandaient comment se procurer tel ou tel article scientifique gratuitement. J’allais trouver l’article sur le site de la revue où il avait été publié et, grâce à certaines manipulations, je le leur envoyais. Les gens étaient très contents, mais le faire à la main prenait trop de temps. J’ai donc créé un algorithme qui permet de contourner les systèmes de paiement et d’aller chercher les articles automatiquement. Au début, il y avait environ 40 requêtes par jour mais, aujourd’hui, il y en a des milliers : le site Sci-Hub, que j’ai créé, totalise entre 60 000 et 80 000 utilisateurs uniques et permet l’envoi de 150 à 180 articles par jour.

LCDR : C’est un programme illégal ?

A.E. : Oui, mais tout le monde fait du piratage sur Internet.

LCDR : Vous avez déclaré, dans une interview, faire une différence entre les revues scientifiques, qui s’enrichissent sur le dos des chercheurs, ne leur apportent aucune aide et ne les paient pas, et les producteurs de musique ou éditeurs de livres, qui procurent un service à leurs auteurs et les rémunèrent ?

A.E. : Oui, ce sont les scientifiques qui écrivent les articles et pourtant ils dépendent des revues scientifiques et, parfois même, doivent payer pour que leurs travaux soient publiés. J’ai demandé pourquoi ces articles étaient en accès payant et je n’ai jamais reçu de réponse. Il n’y a pas réellement de raison, les maisons d’édition prétendent que donner accès aux articles a un coût, mais un article publié depuis dix ans ne coûte plus rien. Pour la musique et les livres, j’estime aussi que tout doit être gratuit, mais vous allez me demander comment vivent les auteurs. Tout comme les scientifiques, ils doivent avoir d’autres revenus.

Portail du site Sci-Hub d'Alexandra Elbakyan. Crédits : capture
Portail du site Sci-Hub d’Alexandra Elbakyan. Crédits : capture

LCDR : Comme… ?

A.E. : D’abord, il y a le crowdfunding, qui permet de trouver des fonds sur Internet pour un projet. Ensuite, créer une œuvre d’art, c’est s’exprimer, et quand on a la possibilité de s’exprimer, on ne demande rien en retour.

LCDR : Mais alors, si on perd tous les droits émanant du travail artistique, que faites-vous des gens dont c’est l’unique source de revenus ?

A.E. : Un travail artistique est un acte personnel, un moyen de s’exprimer, ça ne doit pas être un moyen de vivre.

LCDR : Les artistes doivent donc trouver un autre travail pour vivre ?

A.E. : Il faut vivre des expériences différentes pour créer.

LCDR : Quelle est la situation de votre site, aujourd’hui ?

A.E. : Son adresse originelle a été bloquée, mais nous utilisons de nouvelles adresses que nous envoyons ensuite sur Twitter.

LCDR : Quelle est votre situation professionnelle ?

A.E. : J’anime ce site mais j’ai d’autres sources de revenus, les donations faites au site sont affectées à sa maintenance.

LCDR : D’autres sources de revenus ?

A.E. : J’ai un contrat dans une société.

LCDR : Quelle société ?

A.E. : Une société qui travaille dans le développement de sites.

LCDR : Et votre situation juridique, depuis votre condamnation par un tribunal américain ?

A.E. : Je ne peux aller ni aux États-Unis ni en Europe, mais comme j’ai peur de l’avion, ça me va.

LCDR : Êtes-vous inquiète ?

A.E. : Pas du tout, je suis assez relax.

LCDR : Vous vivez pourtant dans un endroit caché.

A.E. : Il vaut toujours mieux être prudent.

LCDR : Êtes-vous protégée d’une quelconque façon par la Russie, vous a-t-on donné des conseils ?

A.E. : Mon site étant très populaire dans les pays de l’ex-URSS, sa fermeture ne serait pas bien perçue. Et puis, ce n’est pas la fermeture de mon site qui va rendre la Crimée aux Ukrainiens.

LCDR : Les autorités vous soutiennent ?

A.E. : Je n’ai aucun contact avec les autorités de ces pays.

LCDR : Y compris en Russie ?

A.E. : … Oui.

LCDR : La justice américaine pourrait-elle exiger votre extradition ?

A.E. : C’est une décision de contentieux civil et non pénal : l’extradition suppose une décision pénale.

LCDR : Que pensez-vous de toute cette affaire ?

A.E. : C’est bien, parce que, vu le nombre d’articles auxquels elle a donné lieu, tout le monde est maintenant au courant de nos activités.

LCDR : Quels sont vos projets ?

A.E. : Je veux agrandir ma collection d’objets scientifiques ; une base de données qui recenserait tous les travaux scientifiques existants, jusqu’à nos jours. Je travaille également à l’amélioration du système de recherche du site.

LCDR : Des regrets ?

A.E. : Non.

LCDR : Des espoirs ?

A.E. : Que la loi sur les droits d’auteur sera supprimée.

LCDR : Dieu ?

A.E. : Je ne suis pas athée mais je sais que mes convictions ne permettent pas une croyance en Dieu, chaque personne sous-entend sa propre croyance.

LCDR : Qu’est-ce qui vous paraît essentiel, dans une vie ?

A.E. : Le savoir, savoir plus sur ce monde.



26/05/2016

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