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Chroniques balkaniques : la Serbie prise au piège, entre USA et Russie

Publié par Alexis Troude le 19 avril 2015 dans Articles - 1 commentaire
Chroniques balkaniques : la Serbie prise au piège, entre USA et Russie
La question serbe, que l’on croyait jetée aux oubliettes, est de nouveau d’actualité.
En effet, depuis l’annonce faite par Vladimir Poutine fin novembre 2014 d’arrêter le projet South Stream, la Serbie, placée au cœur de l’échiquier balkanique, est devenue l’objet d’une confrontation quotidienne et parfois brutale entre les États-Unis et ses alliés de l’UE d’un côté, la Russie, et les puissances orientales de l’autre (Turquie, Chine).
La Guerre froide, jamais véritablement éteinte, s’est en 2015 ravivée sur cette nouvelle ligne de fracture entre blocs économico-politiques ; la Serbie redevient, bien malgré elle, un enjeu majeur de cette confrontation tellurique.

Une pression de plus en plus accentuée des États-Unis

Le système occidental resserre son étau sur Belgrade depuis le début de l’année. Alors que plus de 72 % de la population se prononce contre une éventuelle adhésion à l’OTAN, les États-Unis viennent de faire avaler au gouvernement de Belgrade une bien amère pilule. Le 16 janvier 2015, la Serbie a signé avec l’OTAN un Plan d’Action Individuel pour le Partenariat (IPAP) ; après le Partenariat pour la Paix signé dès 2006, l’IPAP constitue l’antichambre de l’OTAN, soit la dernière étape avant l’adhésion définitive à l’OTAN. Depuis 2008, l’OTAN disposait de bureaux au sein même du Ministère de la Défense, en plein cœur de la ville. Mais l’IPAP contient des clauses qui sonnent comme des rappels bien amers pour qui connaît l’histoire récente de la Serbie. Il stipule notamment l’utilisation « pleine et entière du territoire de la Serbie » pour des manœuvres, mais prévoit aussi la mise en place de bases militaires sur le sol même de la Serbie. Or rappelons nous que ce sont ces conditions qui ont été considérées à Rambouillet en février 1999 inacceptables par Slobodan Milošević et qui ont entraîné la guerre de l’OTAN sur la Serbie. Les bombardements intensifs entre février et juin 1999 se sont soldés par plus de 2700 morts, en majorité civils, en contradiction avec les règles de l’OTAN, alliance militaire pourtant défensive qui est intervenue hors de sa zone militaire. Sans parler de l’abaissement de l’ONU face aux désidératas des États-Unis qui ont imposé au Conseil de Sécurité la transgression du chapitre VII.

Le 18 mars dernier, Ivica Dačić, Ministre de l’Intérieur, accentuait la vassalisation de la Serbie en visitant le siège de l’OTAN à Bruxelles, afin de régler les derniers détails techniques concernant l’IPAP, mais également pour rencontrer le secrétaire général Jens Stoltenberg et assister à une réunion de l’alliance.

On comprend mieux maintenant pourquoi dès le 8 juin 1999 les troupes de l’OTAN intervinrent au Kosovo-Métochie, province méridionale de la Serbie. Depuis cette date, le Kosovo est découpé en cinq zones militaires tenues par des soldats de cinq puissances occidentales ; cela n’a empêché ni la purification ethnique à l’encontre des Serbes et des Roms, ni les trafics en tous genres. Le Kosovo était donc bien un laboratoire à la fois pour le nation-building onusien, concept qui voulait imposer une démocratie libérale, que pour l’instauration de bases militaires américaines. Placées autour de la plus grande base US en Europe, Camp Bondsteel, des bases pourront désormais — grâce à l’aval du Premier ministre Vučić — se déployer en Serbie même, renforçant un dispositif balkanique déjà pléthorique (4 bases en Roumanie, 2 en Bulgarie et 1 en Bosnie-Herzégovine).

Pour boire la coupe jusqu’à la lie, Aleksandar Vučić n’en est pas à un revirement près. Le Premier Minsitre serbe s’est entretenu le 8 février 2015 avec son homologue américain, le Vice-Présent Joe Biden, sur la livraison de gaz américain en Serbie. L’idée serait de faire un raccordement sur le réseau Nabucco : ainsi le gaz du Turkmenistan et d’Azerbaïdjan, allant de Bulgarie à Hongrie, connaîtrait un détour fort lucratif par la Serbie. Les États-Unis feraient ainsi d’une pierre deux coups : étendre leur main mise économique sur la Serbie et damer le pion à la Russie en contrecarrant son projet concurrent de South Stream qui, sans le passage par la Serbie, est infaisable.

Les Émirats arabes unis et l’Union européenne : bras armé des États-Unis en Serbie

Les États-Unis ne se contentent pas d’imposer un diktat militaire et politique rarement vu à un tel degré en Europe ; ils utilisent un bras armé d’une redoutable efficacité, les Émirats arabes unis. Dans cette sainte alliance contre l’Europe, les États-Unis et les Émirats Arabes Unis (EAU) maintiennent une pression sur la Serbie.

Pour la Présidente du parti démocratique de Serbie, Sanda Raskovic Ivic, les Émirats Arabes Unis auraient acheté des armes en Serbie pour le compte de l’armée ukrainienne. L’expert Aleksandar Rakic souligne qu’il est fréquent que les Émirats achètent des armes pour un pays tiers, notamment au Moyen-Orient, afin d’être plus discret que les controversées monarchies du golfe. On peut ainsi voir qu’en février 2013, la Serbie a signé un important contrat d’armement avec les Émirats Arabes Unis.

Les Émirats Arabes Unis ont aussi déployé en quelques années leur emprise sur Belgrade par le biais d’investissements massifs de leur fonds souverain « Eagle Hills », notamment dans la construction. On en veut pour exemple le projet urbanistique pharaonique, dénommé « Beograd na vodi » (Belgrade sur l’eau), qui a pour but de réaménager totalement une zone désaffectée au bord de la Save, située dans un des quartiers centraux de Belgrade. Au départ l’enthousiasme de la population a été fort, ce qui a poussé le Premier Ministre Vučić à accepter les conditions de l’opérateur émirati, avançant un réservoir d’embauche d’au moins 5000 actifs pendant dix ans et une promesse d’injecter 3,2 millions de dollars dans le projet. Mais la polémique a enflé lorsque les députés de l’opposition ont découvert le pot aux roses : opacité totale sans mise en concurrence, appartements trop chers donc inaccessibles aux Belgradois et architectes étrangers n’ayant jamais mis les pieds à Belgrade. Mais surtout ce projet donne aux Emiratis la propriété pleine et entière de plus de 2 millions hectares au cœur de la capitale serbe, dans un endroit éminemment stratégique, à la confluence de la gare routière et de la gare ferroviaire. On voit là les effets de la recherche à tous prix d’investissements extérieurs d’un Premier ministre aux abois, prêt à brader une partie du territoire au nom de la sacro-sainte liberté d’entreprendre. Après le rachat de la société nationale d’aviation JAT en 2013, transformée en « Air Serbia » devenue une simple plate forme balkanique du réseau mondial « Etihad », et l’achat de terres céréalières dans le nord du pays, le mariage entre la Serbie et les Émirats semble devenir une union au seul profit de la nation arabe, utilisant la Serbie comme Cheval de Troie dans l’Union européenne.

Les autorités de Belgrade semblent aussi se mettre sous l’influence d’officines de consulting proches des Émirats. C’est ainsi qu’Aleksandar Vučić vient de recruter comme consultant Tony Blair, avec pour mission de permettre une harmonisation des normes de la Serbie avec celles de l’Union Européenne. Or ce sont les Émirats Arabes Unis qui vont payer les frais de consulting et le cabinet Tony Blair Associates (TBA) entretient des liens étroits avec cette monarchie du Golfe. TBA aidera le gouvernement serbe dans la mise en place des réformes d’austérité dans les secteurs dits prioritaires — à savoir, les actuelles mesures d’austérité demandées aux Grecs.

Le revirement soudain de Vučić est pathétique, quand on sait qu’il qualifiait l’ancien Premier Ministre britannique d’ « ennemi féroce » en 1996. Après avoir reçu les conseils du libéral Dominique Strauss-Kahn, un autre libéral va conseiller la Serbie, afin que celle-ci s’adapte aux standards économiques imposés par l’Union Européenne. Ainsi, pour le professeur de géopolitique Vidosav Simic, « la seule conclusion possible est que le gouvernement est devenu un gouvernement de marionnettes ».

Par ailleurs, les responsables de l’Union Européenne insistent toujours pour que la Serbie se joigne aux sanctions contre Moscou. L’UE essaye de lier ses sanctions à l’adhésion pour inciter Belgrade à les prendre. Pour le moment Aleksandar Vučić refuse de sanctionner la Russie et la population serbe est majoritairement russophile. Ces sanctions seraient catastrophiques pour l’économie serbe. On l’a vu avec le projet de gazoduc South Stream, qui devait transformer la Serbie en un réservoir de gaz russe, avec deux grands réservoirs et un réseau dense de plus de 400 km de gazoducs, ainsi que des ramifications vers tous les pays des Balkans occidentaux. Durant toute l’année 2014, Les demandes réitérées de l’UE de respecter le 3ème paquet énergétique ainsi que la pression énorme sur la Bulgarie ont abouti aux résultats escomptés par les têtes pensantes à Bruxelles : Vladimir poutine, voyant la mauvaise volonté manifeste de l’UE, a décidé en novembre 2014 de mettre fin au projet South Stream en l’état.

L’Union Européenne n’est pas une solution pour la Serbie, même si elle connaît une situation économique difficile. La veille de la visite de Tzipras à Moscou le 8 avril dernier, les dirigeants des compagnies nationales énergétiques des pays orientaux de l’UE dépendants du gaz russe se sont réunis à Budapest pour discuter avec le président de Gazprom de nouveaux tracés énergétiques : il n’y a donc pas de fatalité à ce que la Serbie se soumette au diktat de l’UE.

Il faut comprendre que l’UE imposera toujours plus de conditions d’adhésion, à commencer par la reconnaissance de l’indépendance du Kosovo. La ministre albanaise du Kosovo Edita Tahira, en charge du dialogue avec Belgrade, a rappelé que l’adhésion de la Serbie à l’UE ne pouvait se faire sans la reconnaissance d’un Kosovo indépendant. Ces conditions sont notamment prévues par le chapitre 35 de la normalisation et de la politique de bon voisinage entre la Serbie et le Kosovo…

La Russie contre-attaque

La nouvelle est tombée le 8 avril comme une petite bombe : 75 soldats de la « Garde nationale » vont pour la première fois de leur histoire parader sur la place Rouge aux côtés de l’armée russe pour la célébration des 70 ans de la victoire de l’URSS sur l’Allemagne nazie. Après les sorties discrètes mais symboliques aux fêtes nationales libyenne en 2009 et française en 2014, cette participation de l’armée serbe aux cérémonies de la fin de la Seconde Guerre mondiale marquent non seulement un placement remarqué de la Serbie sur la scène internationale, mais aussi une orientation pro-russe profonde du président Nikolić. Ce dernier a érigé en grandes pompes à l’automne 2014 un monument au tsar de Russie Nicolas. Tomislav Nikolić a surtout été le maître d’œuvre de la grande parade conjointe des armées russe et serbe en octobre 2014, une première pour la Serbie depuis son indépendance de 2006 ; cet évènement reprenait la tradition des parades militaires qui par deux fois avaient été organisées à Belgrade par les autorités yougoslaves du temps de l’URSS. Cette philorussie des autorités de Belgrade s’accentue ces derniers mois. Elle marque un tournant par rapport aux choix toujours pro-occidentaux des équipes au pouvoir après la chute de Milošević, mais aussi un rapprochement très net entre Moscou et Belgrade, après plus de soixante ans de relations en dents de scie à cause des rapports toujours difficiles entre Tito et les dirigeants soviétiques.

On connaît dans ce registre l’appui diplomatique inconditionnel depuis 1999 de la Russie à la diplomatie serbe, notamment sur la question du Kosovo. En contrepartie, Belgrade a toujours été loyal, ce qui a été démontré ces derniers mois par les prises de position fréquentes du Premier ministre Vučić contre les sanctions à la Russie. Celles-ci ont permis à la Serbie de renforcer ses ventes agricoles à la Russie de façon substantielle en 2014 et en contrepartie à celle-ci de contourner l’embargo de l’UE. Mais cette dernière a engagé, en guise de châtiment, une véritable bataille du lait. C’est ainsi que la Serbie est devenue ces deux dernières années une terre de prédilection pour le « land-grabbing », notamment dans la riche région agricole de Voïvodine au nord du Danube, là où des FTN de l’agro-business achètent à tour de bras terres et anciens combinats agricoles, transformant petit à petit la Serbie dont l’agriculture est la grande richesse en un pourvoyeur de matières premières mais aussi en un débouché pour les surplus de l’agriculture de l’UE. C’est ainsi que depuis quelques mois, pour pallier les déficits créés par les sanctions contre la Russie, Bruxelles fait pression pour déverser des tonnes de lait à bas coût en Bosnie-Herzégovine et en Serbie. Sur ses marches de sa zone d’influence l’UE impose des conditions de faisabilité et d’ouverture des frontières douanières, alors que la Serbie n’en est qu’au 23ème chapitre de ses négociations d’adhésion, ce que l’UE n’a jamais demandé à aucun pays !

De son coté, Serguei Lavrov a annoncé dans le magazine serbe Horizons le 28 janvier 2015 de manière claire : « Nous invitons nos partenaires à Bruxelles à se comporter correctement et à ne pas lier les négociations sur l’adhésion à une rupture des liens organiques avec la Russie… En revanche, un dialogue fondé sur le respect mutuel et une coopération constructive entre toutes les parties intéressées, dont des contacts entre Moscou et Bruxelles, permettraient d’apaiser les tensions inutiles dans l’intérêt de tout le monde ». Contrairement aux atermoiements de l’UE, la Russie ne s’oppose pas à une adhésion de la Serbie à l’Union, mais demande juste à cette dernière de ne pas la lier aux sanctions contre-productives infligées à la Russie.

Balkans : un éclatement programmé, d'Alexis Troude. Éd. Xenia (juin 2012)

Balkans : un éclatement programmé, d’Alexis Troude. Éd. Xenia (juin 2012)

Pour le Sénateur américain Chris Murphy, l’influence grandissante de la Russie en Serbie est une menace, « la Russie marche sur la Serbie avec une plus grande influence que jamais… Nous avons besoin de ressources pour conduire une stratégie » contre la Russie. Peut-être fait-il allusion aux tous derniers schémas entrevus par les Russes quant à l’approvisionnement énergétique de la Serbie. Alexeï Miller, dans une interview donnée le 9 avril dernier dans un journal belgradois, affirmait que Gazprom n’avait pas enterré le projet South Stream, mais qu’elle avait seulement dû changer son parcours face aux oukases de l’UE. Le nouveau tracé passerait par Istanbul et Thessalonique ; venant du sud, il présenterait même un surplus de 160 kilomètres à travers le territoire serbe. En février, Milorad Dodik, Président de la République serbe de Bosnie avait reçu Millner en ce sens, et Alexis Tsipras a réitéré le 8 avril dernier, lors de sa visite à Moscou, sa volonté de voir rapidement l’implantation de ces tubes énergétiques sur le sol grec.

À trop jouer sur le principe de neutralité, les dirigeants de Belgrade ne font qu’accroître la position déjà fragile de leur pays sur l’échiquier international. Par ailleurs, le mécontentement de la population pourrait, à ce jeu, déboucher sur une révolte d’ampleur inégalée ; touchée par une crise économique profonde et lassée d’être à la fois le paria de la diplomatie internationale, les Serbes pourraient laisser éclater leur colère. Les Deux Grands ne le savent que trop bien, eux qui ont réussi jusque là à parfaitement profiter du vide béant laissé par l’UE pour imposer leur emprise sur les sphères économiques et politiques et désormais militaire de la petite Serbie.

Alexis Troude

Crédit photo : communiter via Flickr (cc)

 

À propos de l'auteur

Chargé de cours de géographie à l’Université de St Quentin-Versailles, Directeur du Département d’études balkaniques à l’Académie internationale de Géopolitique. Thèmes de recherche : géostratégie, frontière, identité et régions, géo économie, histoire des Balkans, territoires européens.



22/04/2015

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