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Entrevue avec Guillaume Lenormand, volontaire français de retour du Donbass

Entrevue avec Guillaume Lenormand, volontaire français de retour du Donbass

Photo en une : Guillaume Lenormand en patrouille dans le secteur de Svetlodarsk, avril 2015. © Guillaume Lenormand.

Gilles-Emmanuel Jacquet : Merci M. Lenormand de bien vouloir répondre à ces quelques questions et de nous permettre de mieux comprendre ce qui a motivé votre engagement tout autant que ce qu’a été votre quotidien sur place. Pourriez-vous tout d’abord nous expliquer ce qui a motivé votre engagement pour la cause du Donbass et votre départ dans cette région en conflit ?

Guillaume Lenormand : Bonjour. Tout simplement, je suis nationaliste français et proche des thèses eurasistes. Dans cette affaire, pour nous, les Russes étaient naturellement les « bons », résistant contre l’avancée de l’impérialisme atlantico-européen. Je militais beaucoup, mais depuis la dissolution de 3ème Voie et l’échec de plusieurs grands mouvements populaires, j’avais l’impression d’être dans l’impasse. Je voulais passer un cap, m’initier à ce grand mystère qu’est la guerre. J’avais beaucoup joué aux petits soldats lors de mon enfance, lu Mabire, Sajer et Pratt, je venais d’un milieu familial passionné de culture militaire. Je ne me sentais pas complet, j’avais envie d’aventure.

GEJ : Pouvez-nous expliquer comment se sont déroulés votre préparation et le voyage vers l’Ukraine ?

GL : Les préparatifs ont commencé durant la sécession de la Crimée. Nous voulions rejoindre les Cosaques et les barricades de « l’anti-Maïdan ». Prendre une bagnole et traverser l’Ukraine… Puis c’est devenu une guerre, et nous avons dû changer de plan. Se procurer des visas russes, trouver des contacts sur place. Tout notre argent personnel y est passé. J’ai même dû revendre mes vêtements… Tout le monde appelait aux volontaires, tout le monde se vantait d’avoir des réseaux, mais au final, nous avons dû nous débrouiller, car rien n’était mis en place, en France comme au Donbass. Le voyage a été long, nous avons dû rentrer en Europe faute de visas. Lors du second voyage en Russie, nous avons été arrêtés et expulsés par le FSB, puis nous sommes passés par l’Ukraine, en traversant le front, déguisés en journalistes… ça a été un peu rocambolesque.

GEJ : Quel accueil vous a été réservé sur place ? L’intégration a-t-elle été facile et avez-vous suivi un entraînement sur place ? Les autorités de Donetsk et Lugansk ont-elles été compréhensives ? Et les autorités et l’administration russes ?

GL : C’est assez paradoxal. D’une part, un très bon accueil chez certains commandants de milices, qui s’arrachent les volontaires étrangers, très contents de les avoir pour les exhiber devant les journalistes.
Mais d’autre part, ils ne prennent pas aux sérieux les étrangers, même ceux dont le CV militaire écrase celui de n’importe quel milicien (le niveau est très pauvre, là-bas). Pour eux, nous sommes des sortes de touristes indignes de confiance, ou des enfants qu’il faut surveiller et pouponner.
– « Nous ne voulons pas qu’il vous arrive du mal. »
– « Mais on est là pour ça !!! »
On a tenté de nous enfermer dans des cages dorées, à l’abri de tout danger. Ou alors de nous donner des postes sans intérêts, ou encore soumis au commandement d’alcooliques incompétents aux conceptions archaïques. Les gens de là-bas agissent de même avec les volontaires russes et d’autres nationalités. Ils veulent de l’aide, mais ils ne veulent pas laisser des étrangers prendre des décisions ni se battre de manière autonome, quand bien même ces étrangers sont plus compétents qu’eux !
C’était un cauchemar, car nous ne demandions qu’à ce qu’on nous laisse nous battre… Nous avons donc dû souvent désobéir, ruser ou contourner nos commandements, ou marchander le privilège d’être affectés à des postes dangereux. Les autorités locales , contrairement aux ukrainiens, n’ont jamais anticipées l’arrivée de volontaires occidentaux et n’ont jamais su les exploiter à leur juste valeur, donc une fois de plus, nous avons dû tout faire par nous-mêmes, un travail énorme d’organisation, et toutes les dépenses de notre poche. Quant aux autorités russes, elles ne nous ont jamais soutenues et se mettent en travers de tout volontaire soutenant le Donbass, qu’il soit occidental ou non.

GEJ : Quels ont été les grandes batailles auxquelles vous avez participé ?

GL : J’ai effectué des missions sur le front nord de Donetsk avant la reprise de l’aéroport et de Makeevka par nos troupes. Puis, j’ai passé environ 4 mois dans le secteur de Debaltsevo, durant le siège (j’ai connu un bref combat à la gare de Debaltsevo). J’ai ensuite été devant Shirokino, ou j’ai été blessé (mes camarades y sont restés et se sont battus un mois supplémentaire). Je suis retourné à Donetsk, j’ai été affecté au front de Svetlodarsk (Gorlovka), puis à l’aéroport de Donetsk, dont les ukrainiens tiennent toujours une partie. J’ai également été dans le secteur de Peski.

GEJ : Quels moments forts avez-vous vécu ?

GL : Depuis que je suis parti de France, je n’ai connu presque que des moments forts, « non-stop ». Que ce soit le suspens et le travail gigantesque d’organisation et de planification, réagir et s’adapter à tous les problèmes et tous les imprévus… Nous avons connu également des tensions internes très graves, entre volontaires. L’hiver russe, les bombardements, les privations, l’isolement, furent assez durs à supporter dans certains cas. Les combats et ma blessure ont bien sûr été des moments forts, mais ces derniers m’ont par contre laissé un excellent souvenir, malgré les camarades tués.

GEJ : Comment étaient les relations avec vos camarades de combat locaux et vos camarades étrangers (serbes, brésiliens, espagnols) ? Parmi vos camarades étrangers certains sont-ils rentrés chez eux ? D’autres ont-ils l’intention de rester sur place pour longtemps ?

Guillaume Lenormand et ses camarades dans le secteur de Peski, devant l'aéroport de Donetsk, avril 2015. © Guillaume Lenormand

Guillaume Lenormand et ses camarades dans le secteur de Peski, devant l’aéroport de Donetsk, avril 2015. © Guillaume Lenormand

GL : Ce sont des cas assez différents.
Entre Français, il n’y a eu que des conflits internes dignes d’une classe de lycée. À la fin je ne pouvais plus blairer les Français… Cela n’empêche pas qu’il s’y trouvait des gens parmi les meilleurs, et qui ne sont pas à l’origine de ces problèmes. Ils ont racheté par leur comportement les incuries des autres. Avec les autres étrangers, les relations étaient très bonnes, malgré le gouffre des motivations politiques. Espagnols, Serbes, Brésiliens, avons dû apprendre à nous connaître, mais étions unis par notre motivation et l’envie d’en découdre. Certains sont rentrés, ont été arrêtés, je ne donnerai pas plus de détails. Avec les combattants locaux, cela variait. L’alcoolisme, l’incompétence criminelle et le mépris des uns nous agaçait, mais la bravoure, l’honnêteté et l’amitié franche des autres nous a parfois impressionné. J’ai rencontré à la fois les meilleurs et les pires des humains là-bas. Il y avait rarement d’« entre-deux ».

GEJ : Certaines sources ont évoqué la présence de combattants étrangers, notamment français, croates, albanais, polonais, géorgiens ou américains du côté des milices pro-gouvernementales ukrainiennes. Avez-vous des informations à ce sujet ? Avez-vous vu certains de ces combattants étrangers ?

GL : Il est absolument certain que des Croates, des Polonais et quelques Occidentaux, dont un ou deux Français, se soient trouvés dans les rangs ukrainiens. À Shirokino, nous avions des Tchétchènes en face (mais aussi dans notre camp !). L’un de mes officiers a capturé un drapeau polonais à Debaltsevo. Mais dès qu’un type tirait bien à plus de 100 mètres, les deux camps l’accusaient d’être un « sniper polonais » ou un « spetnaz russe », alors il ne faut pas tout croire. L’utilisation de nombreux équipements et uniformes étrangers avec les écussons d’origine, d’un côté comme de l’autre, ne peut que prêter à confusion. J’ajouterai simplement qu’au point de vue organisationnel et idéologique, il était plus facile pour un occidental d’aller combattre du côté ukrainien que du côté pro-russe.

GEJ : Avez-vous pu rencontrer des soldats ou miliciens pro-gouvernementaux ukrainiens (prisonniers, j’imagine) ? Si oui, quel était leur état d’esprit ? Ont-ils pu se confier et si oui, que vous ont-ils dit ?

GL : J’ai rencontré à plusieurs reprises des soldats ennemis, prisonniers ou non. Ceux que j’ai vu étaient démotivés. Ils n’étaient pas pour autant favorables à Poutine. Ils voulaient vaguement que la corruption prenne fin et que leur pays rejoigne l’Union Européenne pour y trouver du travail et une vie meilleure. Simplement, ils ne voyaient pas la nécessité d’une guerre. Pour eux, c’était aller trop loin. Les prisonniers de guerre étaient mieux traités que les droits communs (pillards, dealers) et ils attendaient que ça se passe. Un pilote ukrainien que j’ai rencontré à Kiev en août attendait déjà la fin du conflit. Son meilleur ami venait d’être tué…

GEJ : Vous êtes apparus dans un reportage de Vice News (série Russian Roulette, dispatch 102, 18 mars 2015) sur les volontaires étrangers combattant aux côtés des milices d’autodéfense de la DNR et de la LNR. Les journalistes de Vice News ont-ils été honnêtes dans leur compte-rendu de leur interview avec vous ? Que vous inspire la couverture médiatique tant occidentale que russe du conflit en Ukraine Orientale ?

GL : Vice News tente toujours de faire du sensationnel à partir de sujets très banals… Ils n’ont fait que racheter le matériel vidéo tourné par une amie free-lance, et coller leur logo dessus (lorsqu’ils ne volent tout simplement pas les images et les sujets).
Les médias des deux camps se sont surpassés par leur nullité et leur propagande incessante. Un journaliste du KievPost, arrêté par notre milice en août pour alcoolisme et violation du couvre-feu, tentait de se faire passer pour un prisonnier politique. D’autres journalistes payent des bakchich pour pouvoir filmer des violations du cessez-le-feu. Ne parlons pas du « selfie-journalism » pratiqué intensément par certains. Personnellement, j’ai jugé de meilleure qualité certains travaux de Russia Today (Paula Siert et quelques autres journalistes ont été des modèles de courtoisie et de soutien), mais aussi le travail d’indépendants, pas forcément favorables à notre bord, tels que « A Red Rover », ou l’excellent photographe Max Clarke.

GEJ : Dans votre entrevue avec TV Libertés vous avez été lucide et critique, vous avez évoqué la propagande faite autour de cette guerre et dit que cette guerre avait été assez décevante. Vous avez évoqué le fait que le nouveau gouvernement ukrainien de Kiev est composé d’oligarques – ce que les gens informés et les citoyens ukrainiens savent – mais vous avez évoqué également la présence d’oligarques également du côté des « séparatistes » ainsi que de généraux qui ont intérêt à maintenir ce conflit comme gelé à l’avenir. Pourriez-vous nous en dire plus ?

GL : Constamment, des gens de « notre bord » œuvraient contre la victoire ou l’évolution du conflit. Cela va de la simple lâcheté (ne pas attaquer pour ne pas recevoir de coups en retour) au calcul. Beaucoup de gens ont intérêt à maintenir un état de « guerre molle » : ils profitent de l’état d’urgence, de l’anarchie, pour se livrer à des trafics ou se maintenir à des positions de pouvoir lucratives. Je pense à Plotnitsky, magnat de la LNR. D’autres font du commerce avec les Ukrainiens, ou se plient aux pressions internationales pour maintenir le cessez-le-feu, pour absurde qu’il soit. C’est un conflit dominé par les mafias, et les luttes internes sont byzantines. Ou alors, depuis qu’il y a un système de soldes, pas mal de parasites se contentent de rester assis pour recevoir leur argent et se saouler chaque mois, ils se gardent bien de prendre des risques. Les commandants les plus compétents et les plus intransigeants sont assassinés (Batman ou Mozgovoï), échappent à l’assassinat (Givi), limogés (Strelkov) ou mis sous contrôle (Viking). Les ordres qui arrivent le plus souvent d’en-haut c’est « ne faites rien, ne bougez pas, ne tirez pas ». Et ce, depuis septembre 2014 !

GEJ : Comment voyez-vous l’avenir de l’Ukraine ainsi que des Républiques Populaires de Donetsk et de Lugansk ?

GL : L’Ukraine n’a pas fini de s’entre-déchirer. Au mieux, ce sera l’équivalent de la Russie sous Eltsine, au pire, ce sera une nouvelle guerre civile. Peut-être que les nationalistes délaisseront le front du Donbass pour passer le balai à Kiev, peut-être instaureront-ils au contraire un ordre plus pourri que le précédent. Le Donbass, quant à lui, va devenir une nouvelle Ossétie du Sud, pour le meilleur comme pour le pire. Tout peut arriver, sur ce plan-là. Je pense tout de même qu’une partie de la victoire nous est acquise dans le sens ou nos républiques ont survécu au choc initial.

GEJ : Comment voyez-vous la possible évolution des rapports entretenus entre le gouvernement de Kiev et les bataillons Aïdar, Azov, Donbass, Tornado ? Et avec Pravyï Sektor ? Des crimes de guerre ont-ils été commis par les forces pro-gouvernementales ukrainiennes ?

GL : Praviy Sector roule souvent des muscles (« nous allons monter à Kiev, attention ! ») mais ils n’en font rien. Ceux qui réchapperont du front seront liquidés comme les nationalistes du HVO croate à leur époque, une fois qu’ils ont servi, par le pouvoir plus « démocratique » et plus « politiquement correct ». Cela dit, ces factions n’obéissent pas toutes aux mêmes maîtres et aux mêmes sponsors. Certains bataillons peuvent se soumettre, d’autre se rebeller, même si j’y crois peu. Des crimes de guerre ont effectivement été commis dans les villes pro-russes par des troupes ukrainiennes. Un ami a photographié à Debaltsevo, dès la prise de la ville, les cadavres de trois hommes torturés, défigurés et exécutés. Même s’il faut se méfier de la propagande et de l’exagération – car il y a eu de nombreux « mythos » quand à ces crimes –, plusieurs cas de viols, d’exécutions sommaires individuelles, ou de soldats qui « tirent dans le tas » ont été confirmés. En revanche, un ami serbe, prisonnier de guerre, a été torturé par l’armée régulière, mais relâché par le Praviy Sector. Il y a certaines horreurs qui sont inséparables de la guerre civile, il ne faut pas s’étonner. Tout dépend des chiffres.

GEJ : Vous êtes en train de préparer un livre sur votre expérience dans le Donbass, est-ce exact ? Pourriez-vous nous en dire plus sur son contenu ? Avez-vous pu trouver un éditeur ?

GL : C’est un témoignage factuel et chronologique. Un livre assez long, touffu, qui entre dans le détail. J’espère qu’il servira de référence sur le long terme, pour tous ceux qui abordent le sujet des volontaires étrangers dans le Donbass, aujourd’hui comme dans vingt ans. Je me laisse aller parfois à un peu de romantisme, car c’est une aventure personnelle. Quoi qu’on en dira, tous les faits relatés appartiennent au réel. Ce livre permettra également de lever le doute sur certains épisodes polémiques de cette aventure. Je changerai la plupart des noms, pour n’incriminer personne directement. Certaines choses méritent d’être mises à plat.
Le premier manuscrit n’est pas terminé (je n’y travaille que depuis 3 semaines). Une fois corrigé par des amis et modifié d’après leurs observations, il sera édité en français et traduit en anglais. J’ai au moins deux propositions éditoriales, une en chaque langue. C’est prometteur.

GEJ : Comment voyez-vous l’avenir de la France et de l’Europe ?

GL : Si nous devions connaître une révolution ou une guerre civile, celle-ci serait bien plus sauvage chez nous qu’elle ne l’a été au Donbass. Tribalisation, libanisation et « yougoslavisation » générale de la société définissent notre futur. Quelles en seront les conséquences ? La solution violente sera peut-être la moins pire.

GEJ : Les autorités françaises vous ont-elles causé des ennuis ?

GL : Pas pour le moment. Je ne compte rien faire de délictueux en France et si j’étais convoqué, je me rendrai bien évidemment sans faire d’histoire au poste le plus proche. Mes amis espagnols ont été interpellés manu militari environ deux mois après leur retour au pays, alors qu’ils n’avaient rien fait qui justifiât un tel traitement. Je ne sais vraiment pas à quoi m’attendre de la part d’un gouvernement imprévisible et absurde. Tout peut arriver, comme rien du tout.

Merci Guillaume Lenormand d’avoir pris le temps de répondre à ces questions !

 


23/09/2015

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