Après l'affaire des pédophiles dans nos écoles, qui n'a pas fini de secouer l'opinion publique, voilà que la presse anglaise nous apprend qu'on a aussi des pédophiles dans l'armée, qui en plus s'attaquent à des enfants qu'ils sont censés protéger dans le cadre d'opérations de l'ONU. Mais ce qui est le plus inquiétant, c'est la manière dont l'ONU s'apprêtait à étouffer toute l'histoire, ce qui n'aurait pas du tout dérangé la france.

Le premier article qui parle de cette affaire a été publié le 29 avril par le Guardian, un quotidien anglais très proche des Etats-Unis.

On y apprend qu'un certain Anders Kompass, cadre suédois de l'ONU directeur des opérations locales, a été suspendu de ses fonctions pour avoir balancé le dossier à la justice française. Comme quoi, même en 2015, il n'est toujours pas bon d'être un lanceur d'alerte dans nos instances supranationales qui sont si promptes à faire la morale aux peuples qu'elles viennent agresseur. Enfin, bref.

L'ONU a rédigé un rapport confidentiel sur ces quelques militaires français qui ont violé des enfants dans un camp de réfugiés qu'ils étaient censés garder, en Centrafrique.

Ledit Kompass s'est donc retrouvé suspendu, avec une enquête disciplinaire pour avoir outrepassé sa hiérarchie et diffusé ce rapport secret. S'il l'a fait, c'est parce qu'il a du comprendre qu'il ne se passerait rien, comme d'habitude.

Lors de la guerre de l'ONU en Ex Yougoslavie, le nombre de viols commis par des membres de l'ONU et des casques bleus a été impressionnant et aucun n'a été poursuivi. On avait même créé un énorme marché aux esclaves, en zone franche et protégée par l'ONU.

En ce qui concerne la Centrafrique, on nous dit que ces viols auraient eu lieu entre décembre 2013 et juin 2014 durant les opérations de la Minusca, les forces de l'ONU [1].

Le rapport de l'ONU s'est aussi retrouvé à la rédaction du Guardian, qui a publié l'affaire mercredi dernier. Celui-ci, intitulé "Sexual Abuse on Children by International Armed Forces", a été transmis par Paula Donovan, qui dirige une association, Aids Free World, et réclame une commission d'enquête indépendante sur cette histoire.

Donovan explique que ce type d'abus est bien plus courant qu'on le pense, et que l'ONU étouffe systématiquement ces affaires gênantes. Par ailleurs, l'ambassadeur suédois à l'ONU a menacé de "révéler toute l'affaire" si Kompass n'est pas réintégré.

C'est intéressant: on ne saurait donc pas tout.

Inaction et étouffement

D'ailleurs, je constate que les médias français ont commencé par parler de fellations seulement, alors qu'en réalité il est bien question de sodomies également. On a aussi minimisé le nombre de victimes et de coupables. On a insisté pour dire que la justice française était en pleine action, alors qu'en réalité par un des suspects ni même une seule victime n'ont été entendues, malgré qu'on nous explique qu'une équipe de gendarmes s'est rendue sur place dès le 1er août 2014. Trois jours après que la justice ait reçu le rapport, le lendemain du jour où le parquet de Paris a été saisi. Quelle célérité.

Toutes les victimes mentionnées dans le rapport sont des garçons, ce qui ne laisse pas d'étonner pour des militaires, souvent homophobes. Certains étaient des orphelins et tous étaient protégés dans un camp de Bangui, la capitale. Certains ont été abusés alors qu'ils cherchaient juste de quoi manger, mais ces militaires leur ont imposé divers actes sexuels "en échange".

Dans le rapport, on parle d'une douzaine de soldats français différents (14 d'après d'autres sources), d'après les témoignages de quelques enfants interrogés, qui ne représentent certainement qu'une petite partie des victimes. On évoque 10 à 12 victimes âgées de 8 à 15 ans. D'autres abuseurs à peu près identifiés viendraient du Tchad et de Guinée Equatoriale.

Les enfants ont été interrogés en mai et juin 2014 par une équipe de l'ONU, mais depuis il ne s'est rien passé, aucune mesure de protection n'a été prise et la justice centrafricaine n'a même pas été avertie des faits.

Puis, Kompass a transmis le dossier à sa hiérarchie, qui n'a pas bougé, et finalement il a tout envoyé à la justice française à la fin juillet 2014. D'après Paula Donovan, les autorités ont tous les moyens pour identifier les pédophiles.

Elle précise qu'on a déjà eu des précédents: l'ONU n'a rien fait pour empêcher des réseaux pédophiles d'agir lors d'opérations au Congo, au Kosovo, en Bosnie, ou de cas d'agressions sexuelles au Burundi, au Libéria ou à Haïti. Mais cette fois, l'organisation promet qu'elle n'a pas du tout cherché à étouffer l'affaire, et qu'elle est même en contact à ce sujet avec les autorités françaises. En 2014, on nous explique que 79 cas de viols ou autres types d'agressions sexuelles ont été reprochés à des soldats, policiers et personnels civils de l'ONU. Mais rassurez-vous: on précise aussi que "60% de ces accusations depuis 2010 étaient infondées". Ouf.

Et que penser quand notre ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, qui en est rendu à "exhorter" les militaires pédophiles impliqués dans cette histoire à se dénoncer? Et "l'enquête", elle en est où? Et cela, alors que "Quatorze militaires, dont certains identifiés, seraient concernés par ces accusations, dit-on de source judiciaire", nous dit-on. Voilà qui ne manque pas de piquant.

Campagne de contre propagande

Evidemment, il est question, en France aussi où on n'aime pas du tout regarder en face la question de la pédophilie, de nier les faits au maximum.

Les médias nous sortent donc des articles comme celui de Slate, "Qui est vraiment Anders Kompass?", où on tape sur ce lanceur d'alerte. A qui, d'ailleurs, l'ONU refuse le statut de lançeur d'alerte, comme c'est étonnant.

On a aussi Le Monde, qui ne parle que "fellations" et de "six victimes", nous explique que c'est le ministère de la défense qui a reçu le rapport. Mais Slate nous affirme que ce n'est pas Kompass qui l'a envoyé.

Pourquoi alors a-t-il été suspendu pour avoir diffusé le rapport auprès des autorités françaises?

Slate explique: "Une source à l'Onu, citée par l'AFP, explique aussi sous couvert de l'anonymat que le responsable sanctionné avait fait fuiter le rapport une semaine seulement après qu'il avait été fourni par les enquêteurs et que son action ne pouvait donc pas s'expliquer par une frustration devant un manque de réactivité de l'Onu".

Et surtout, on nous dit que "c'est déjà la deuxième fois" que Kompass subit une enquête de l'ONU. Et attention: quelle enquête. Car au final, on n'a rien trouvé contre Kompass. mais il était probablement important de titrer là-dessus.

"Des câbles WikiLeaks avaient révélé un conflit d'intérêt sur la question du Sahara occidental - territoire situé au sud du Maroc et qui revendique son indépendance. Anders Kompass était soupçonné d'avoir fait fuiter des informations confidentielles au Maroc et d'avoir empêché des enquêtes sur la question des droits de l'homme sur place. Convoqué, Kompass avait nié. Son ordinateur de travail avait été saisi mais n'avait rien révélé", précise le journal. On notera aussi que Kompass a cette fois le mauvais rôle, étant accusé d'avoir "empêché des enquêtes sur la question des droits de l'homme".

Pluieurs médias reprennent aussi les parole d'une "source anonyme" de l'ONU, qui déclare que Kompass avait "fait fuiter le rapport une semaine seulement après qu'il ait été fourni par les enquêteurs et que son action ne pouvait donc pas s'expliquer par une frustration devant un manque de réactivité de l'ONU".

France TV se pose "trois questions sur le lançeur d'alerte Anders Kompass". Bref, la contre offensive s'est vite mise en place (le lendemain en fait) pour tirer sur Kompass et attirer l'attention sur lui au lieu de chercher ce qu'il s'est vraiment passé en Centrafrique et éventuellement ailleurs.

Alors que là-bas, dans ce camp de M Poko qui a abrité jusqu'à 100.000 personnes durant le conflit, tout le monde sait ce qu'il se passait dans ce camp: "Evidemment qu'on était au courant, on a été témoins de ces scènes" a confié une habitante, qui dit avoir essayé d'alerté les autorités militaires locales sans succès", disait un reportage tourné sur place.

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C'est un dossier à suivre, surtout du côté de la Suède. On ne peut pas exclure que, même si cette affaire est vraie, la fuite soit aussi un coup de pression diplomatique envers la france. Car il ne faut pas croire que les troupes US ou anglaises se comportent mieux. Enfin, on attend de savoir ce dont parlait l'ambassadeur suédois.

Note

[1] Mission multidimensionnelle intégrée des Nations Unies pour la stabilisation en République centrafricaine, "chargée de protéger les civils et appuyer à la mise en oeuvre de la transition en République centrafricaine". Toutefois, la france n'était pas directement placée sous le commandement de l'ONU.