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La crise russe menace plus de 40?000 emplois en Suisse

Le président russe Vladimir Poutine. Les sanctions européennes contre la Russie sont peu appliquées par les Européens, alors que les?réponses russes font déjà sentir leurs effets.

Révélations. Les tensions liées à la guerre en Ukraine pourraient toucher plus de 2 millions d’emplois dans toute l’Europe, révèle une enquête exclusive menée avec des journalistes de quatre pays.

Le président russe Vladimir Poutine. Les sanctions européennes contre la Russie sont peu appliquées par les Européens, alors que les?réponses russes font déjà sentir leurs effets.

Pour les pays de l’Union européenne et la Suisse, les conséquences de la crise économique en Russie seront probablement beaucoup plus graves que prévu jusqu’à présent. Selon une étude de l’Institut autrichien de recherches économiques WIFO, bien plus de 2 millions d’emplois et environ 100 milliards d’euros de richesses produites sont menacés.

Dans leur étude, menée exclusivement pour l’alliance de quotidiens européenne LENA (Leading European Newspaper Alliance), les scientifiques sont partis d’un scénario du pire. «Notre hypothèse, à l’automne de l’année dernière, des pires baisses d’exportations est devenue réalité», indique Oliver Fritz, l’un des auteurs de l’enquête.

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Les prévisions qui choquent

Les ambassadeurs permanents auprès de l’UE se sont mis d’accord à l’unanimité mercredi sur une prolongation de six mois – jusqu’à la fin de janvier 2016 – des sanctions économiques contre la Russie. Le Conseil des ministres des Affaires étrangères doit prendre une décision formelle lundi. La tension reste perceptible.

Jeudi encore, les comptes des ambassades russes à Bruxelles ont été gelés, à en croire les protestations de Moscou. Un coup d’éclat qui intervient à la veille de l’ouverture, par Vladimir Poutine, du Forum économique international de Saint-Pétersbourg, ce vendredi. Ce sommet s’ouvre alors que la glaciation des relations avec Moscou touche également la Suisse. Dans les milieux diplomatiques, on ne cache pas que les tensions politiques bilatérales dues à la crise ukrainienne débordent sur la sphère économique. Berne n’enverra ainsi aucun conseiller fédéral au Forum économique de Saint-Pétersbourg, le «Davos russe». Moscou a déjà fait savoir sa mesure de représailles: aucun ministre ne participera au véritable Davos l’an prochain. Certains contrats sont par ailleurs en difficulté. C’est le cas des rames à deux étages de Stadler commandées en 2013 par Aeroexpress, les trains reliant Moscou à ses aéroports.

A «son» sommet, le président russe pourrait voir confortées ses mises en garde quant aux conséquences des sanctions pour les économies du Vieux-Continent. Rien qu’en Suisse, ce sont près de 40 000 emplois qui sont menacés dans tous les secteurs dépendant des exportations à long terme. Et 5000 postes supplémentaires dans le tourisme. Ces estimations sont basées sur l’hypothèse selon laquelle le plongeon des exportations à destination de la Russie au premier trimestre – et le carcan de sanctions – soit maintenu ces prochaines années. Selon les calculs du WIFO, au total près de 2,5 millions d’emplois sont en jeu dans l’Europe des Vingt-Sept.

Même en prenant des hypothèses un peu moins sombres, 1,9 million d’emplois et presque 80 milliards d’euros de richesses produites restent menacés. Aucune autre grande économie d’Europe occidentale ne serait aussi touchée que l’Allemagne: la crise persistante pourrait lui coûter un peu plus d’un point de pourcentage de produit intérieur brut (PIB).

Optimisme forcé à Bruxelles

Ces conclusions tranchent avec celles du récent rapport confidentiel de la Commission européenne sur les sanctions, que les journaux El País et Die Welt ont pu consulter. La Commission y arrive à la conclusion que les effets des sanctions sur l’économie européenne seraient «relativement minimes» et «gérables». Même les ministères des Etats membres ne sont apparemment informés qu’oralement de ce rapport. Probablement pour que les chiffres ne parviennent pas aux oreilles des opinions publiques. A moins que ce ne soit la crainte de mettre à la disposition des Russes des informations importantes. Eckhard Cordes, président de la Commission pour l’Est de l’économie allemande, considère le scénario pessimiste comme probable: «Nous avons été en phase descendante depuis le printemps 2014. Nous pourrions toucher le sol maintenant. Mais nous ne le savons pas encore.»

Silence radio sur la saisie d’actifs

Les économistes du WIFO reconnaissent qu’il est impossible de faire la distinction entre l’effet direct des sanctions et les conséquences sur l’économie russe de la chute du pétrole ou de l’effondrement du rouble. «Nous considérons les activités d’importation de la Russie comme un tout», expliquent-ils. «Nous partons toutefois du principe que les sanctions et les mesures de rétorsion de la Russie ont un impact considérable», ajoutent-ils. Selon leurs estimations, avec une perte possible de 265 000 emplois, c’est probablement le secteur agroalimentaire qui enregistrera la plus forte chute en Europe; suivi du commerce – avec 225 000 postes supplémentaires menacés.

Le déficit d’informations des autorités européennes est encore plus évident s’agissant des mesures prises à l’encontre d’individus originaires de Russie, d’Ukraine et de Crimée que la Commission européenne avait placés sur une liste de sanctions l’année dernière. Parmi eux se trouvent des hommes politiques de premier plan, des patrons et des chefs de services secrets, qui n’ont plus le droit d’entrer dans l’UE tandis que leurs avoirs y sont gelés (lire en page 3). En dépit de demandes répétées, la Commission européenne est dans l’incapacité de chiffrer le montant des fonds, des biens immobiliers et des avoirs gelés.

Le négoce lémanique esquive

En Suisse, un autre secteur d’activité, difficilement pris en compte par les experts du WIFO, est en première ligne. Ce sont les géants du commerce de matières premières, dont une grande partie est située dans l’arc lémanique. Ces derniers ont pour coutume de dire que leurs affaires fleurissent lorsque la situation est «volatile». Sur les marchés pétroliers. Ou dans les relations diplomatiques. L’atout pour survivre dans ces périodes agitées? Disposer de ses propres ressources financières, afin de pouvoir pallier une défection de ses banquiers. Apparemment, les plus gros d’entre eux les ont réunies.

Il y a un an, Glencore, le plus important négociant en matières premières, a signé un contrat avec Rosneft prévoyant, en échange du pétrole confié par ce dernier, un prêt d’un demi-milliard de dollars. Environ la moitié de cette avance doit toujours être repayée en brut ces trois prochaines années, signale le dernier rapport du groupe installé à Zoug.

Autre géant du secteur, Trafigura a lui aussi réussi à avancer ses pions au début du mois auprès du bras pétrolier de l’Etat russe en cette période «volatile». Rosneft dépendra du groupe de négoce installé à Genève pour vendre à l’étranger 9 millions de barils par mois – pratiquement les besoins d’un pays comme la Suède. Contacté, Trafigura ne détaille pas les circonstances lui ayant permis de se profiler comme l’un des exportateurs clés de pétrole russe. Le dernier rapport d’activité du groupe, publié au début de juin, signale que «son accès aux flux pétroliers russes» a bénéficié du travail «du bureau de négoce installé à Moscou en 2013».

Ne voulant pas apparaître en train de commenter les décisions d’un concurrent, deux cadres d’une autre firme de «trading» reconnaissent que ce sont les capacités financières de Trafigura – pour financer les cargaisons traitées ou octroyer des avances en Russie – qui ont débloqué la relation avec Rosneft. Ils soulignent à quel point un tel contrat peut être «politiquement délicat» pour des groupes comme BP ou Total. «Trafigura vole au-dessous des écrans radars», remarque l’un d’eux. Avant d’ajouter que le défi à l’heure actuelle a trait au prix du pétrole – divisé par deux en un an – plus qu’à l’appui des banques. Ce qui semble également le cas de Litasco. Ce bureau genevois en charge des exportations de la «major» russe Lukoil indique ne pas vouloir s’exprimer sur ces événements «politiques». Ses résultats semblent cependant indiquer un impact limité des sanctions; situation qui n’affecterait ni son activité de négoce ni son accès aux financements.

Pour les dizaines d’autres sociétés de négoce de matières premières installées sur les rives du Léman – les grands noms cachent une foule de PME employant près de 10 000 personnes en Suisse – la nouvelle réalité russe s’avère plus délicate. Surtout si ces firmes ne traitent pas de pétrole. Mais de blé russe. Obtenir des prêts pour faire bouger un cargo s’avère problématique, d’autant plus que le secteur traîne derrière lui plusieurs scandales de disparitions de cargaisons. «Pour nous, les sanctions se sont traduites par une surcharge de travail juridique et administratif – ne serait-ce que pour permettre à nos partenaires de vérifier l’absence de liens avec des personnalités visées par les sanctions», explique Swithun Still, directeur de Solaris Commodities à Morges.

Ont participé à cette enquête: Jörg Eigendorf, Andreas Maisch, Andre Tauber, Eduard Steiner («Die Welt»), Carlo Bonini, Nicola Lombardozzi, Jenner Meletti («La Repubblica»), Cristina Delgado, Claudi Pérez («El País»), Mario Stäuble («Tages-Anzeiger»), Pierre-Alexandre Sallier («24 heures»/«Tribune de Genève»)


Le bilan des sanctions est catastrophique

Soit les mesures contre la Russie ne sont pas appliquées, soit elles nuisent à l’économie des pays européens.

Les réponses sont brèves et concises. Mais elles sont la plupart du temps très insatisfaisantes. Le ministre des Affaires étrangères de Chypre, par exemple, déclare que moins de 120 000 euros (126 000 fr.) d’avoirs russes auraient été gelés. La Banque centrale d’Irlande, elle, n’a «pas reçu d’informations» concernant le gel d’avoirs. La Finlande répond qu’«aucun avoir n’a été gelé». Et c’est la même chose pour la Croatie, Malte, la Slovénie, la Slovaquie et l’Espagne. Du côté du Ministère fédéral allemand de l’économie, à Berlin, l’espoir renaît: 124 346 euros ont été gelés ainsi que… deux chevaux.

Les sanctions concernent 150 personnes physiques que l’Union européenne (UE) a placées depuis mars 2014 sur une liste noire (lire ci-dessous). Le résultat de ces mesures semble caractéristique du comportement de l’UE lorsqu’il s’agit du conflit entre la Russie et l’Ukraine: elle parle trop et agit peu. Aucun de ces 150 Russes et Ukrainiens ne semble particulièrement affecté. Leurs avoirs, s’il devait y en avoir sur le territoire de l’UE, restent indéterminés et intacts.

Les deux chevaux sont une exception. Ils ont été faciles à trouver avec une simple recherche Google. En effet, Zazou et Dashing Home appartiennent officiellement à Ramzan Kadyrov, le président de la République de Tchétchénie. Il ne s’agit cependant pas d’une saisie, insiste le Ministère allemand de l’économie. Les chevaux de course ont été uniquement «gelés en tant que ressources économiques», écrit un porte-parole, et par chance, ce n’est pas à prendre au pied de la lettre: «Cela signifie qu’ils ne pourront plus être utilisés pour poursuivre un but lucratif ni être vendus.»‬

Les sanctions n’ont pas perturbé la plupart des 149 autres Russes et Ukrainiens. Car en pratique, les autorités européennes n’ont pas eu l’air de se donner particulièrement de mal pour débusquer l’argent, les villas et les voitures des personnes figurant sur la liste noire.

Etant donné ce maigre bilan, il n’est pas étonnant que du côté européen, on ne souhaite pas voir ce manque de succès documenté. Il n’existe apparemment pas de base de données centralisée sur les conséquences concrètes des sanctions. Malgré nos demandes répétées, l’Europe n’a pas été en mesure d’estimer la somme des avoirs, des biens immobiliers et des actifs gelés. «La mise en œuvre des sanctions se fait dans les Etats membres», déclare une porte-parole. En fait de mise en œuvre, on constate qu’au moins 9 des 28 pays interrogés n’ont saisi aucun actif. La plupart des autres Etats ont opéré des saisies négligeables ou n’ont tout simplement pas répondu.

L’Italie constitue une exception. Par une froide matinée de septembre 2014, la police financière italienne a lancé contre le milliardaire russe Arkadi Rotenberg une opération sans équivalent pour l’instant en Europe concernant la Russie: très bien préparés, les agents de la police financière se sont rendus dans plusieurs de ses propriétés. En quelques minutes, ils ont soustrait au contrôle de ce proche de Poutine l’équivalent de 30 millions d’euros environ.

Alors que, mis à part Rotenberg et Kadyrov, les conséquences pour les politiciens et les oligarques russes sont négligeables, l’autre partie des sanctions (lire encadré) a des effets beaucoup plus dramatiques – pas seulement pour la Russie, mais pour la plupart des 28 Etats de l’Union. Il s’agit des restrictions commerciales. Elles aussi ont fait l’objet d’une importante annonce en mars 2014. Et là aussi, l’Union européenne garde le flou sur les conséquences de la directive. A Bruxelles, où plus personne ne veut être cité officiellement au sujet de la Russie, on considère que les conséquences pour les économies nationales sont faibles.

La réalité est vraisemblablement bien différente. L’Institut autrichien de recherches économiques WIFO a ainsi effectué en exclusivité pour LENA les calculs suivants: en ce qui concerne la crise russe, les économies nationales européennes se dirigent vers un scénario pessimiste qui pourrait coûter plus de deux millions d’emplois et environ 100 milliards d’euros en création de valeur ajoutée (lire également en page 2). A elle seule, l’Allemagne pourrait perdre à moyen terme un demi-million d’emplois.

Les conséquences de cette chute sont déjà visibles un peu partout en Europe. Il suffit de visiter les provinces de Parme, de Mantoue ou de Bologne pour se rendre compte de la situation. Il s’agit de la région d’origine du parmesan, comptant des milliers de fermes et des centaines de fromageries. En l’espace de moins d’un an, le marché du lait et du fromage s’est effondré à cause d’une surcapacité.

A l’inverse, certains, notamment en Suisse, tirent leur épingle du jeu. Christoph Scherrer, de la société Züger Frischkäse AG à Saint-Gall, en Suisse, a reçu des dizaines d’appels pour livrer au plus vite ses produits en Russie. Vladimir Poutine a en effet interdit l’importation de certaines denrées alimentaires en provenance de l’UE et C. Scherrer, un fromager qualifié, parlant et comptant vite, est soudain devenu un homme très demandé à Moscou.

Cette situation résulte du fait que la Suisse n’a pas suivi les sanctions de l’UE à l’encontre de la Russie. De nombreux secteurs économiques, comme les banques ou les négociants en matières premières, sont tout aussi touchés que leurs homologues européens. Il existe toutefois quelques niches dont les Suisses peuvent profiter.

Le Conseil européen et la Commission assurent que le premier trimestre 2015 n’a été qu’un incident et que désormais cela repart à la hausse. Mais de quelle manière? Cela reste un mystère tant qu’ils ne révéleront pas sur quoi repose leur optimisme.

En tout cas, un pays n’est guère touché par les sanctions: les Etats-Unis. La balance commerciale avec la Russie enregistre une baisse. Toutefois, en chiffres absolus, les Etats-Unis ne pèsent pas bien lourd dans le commerce avec la Russie. Ce sont les Européens qui paient l’addition. (TDG)

(Créé: 18.06.2015, 22h48)



19/06/2015

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