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LE NEW YORK TIMES SE MOQUE DU SCEPTICISME SUR LE SARIN EN SYRIE

 

Dans la lignée des analyses de Seymour Hersh d’hier, nous poursuivons notre série sur l’attaque à Khan Cheikhoun, avec des analyses à contre-courant – aujourd’hui une triplette du grand journaliste d’investigation Robert Parry.

Comme d’habitude, s’il est indispensable de disposer de telles analyses venant d’analystes sérieux, il convient aussi de les lire avec une grande prudence et beaucoup de recul. Quelle que soit la qualité des analystes, ils peuvent aussi avoir tort.

Mais cela permet d’avoir des arguments, qui devraient être étudiés et éventuellement réfutés par le courant dominant – s’il a raison.

À suivre, donc…

Source : Consortium News, Robert Parry, le 18/04/2017

 

Le New York Times et d’autres grands médias ont écarté tout scepticisme vis-à-vis de l’affirmation du gouvernement des États-Unis selon laquelle le président syrien Assad a largué une bombe au sarin dans une ville de la province d’Idlib, rapporte Robert Parry.

Dans les temps anciens du journalisme, on nous apprenait qu’il y avait presque toujours deux versions à chaque histoire, si ce n’est plus. Et de fait, une bonne part du challenge du journalisme professionnel consistait à démêler des faits contradictoires sur un sujet compliqué. Souvent on découvrait que notre impression initiale était mauvaise en appréhendant les nuances de la situation.

 

Le bâtiment du New York Times à New York City. (Photo de Wikipédia)

 

Mais aujourd’hui, en particulier sur les questions de politique étrangère, les grands pourvoyeurs d’information, comme le New York Times et le Washington Post ont l’air de croire qu’il n’y qu’une seule version des faits, la version du gouvernement américain, ou plus génériquement de l’establishment.

 

Toute autre interprétation d’un ensemble de faits est écartée comme “douteuse” ou comme étant une “fake news” quand bien même la version officielle est pleine de trous et la pensée majoritaire ne s’appuie sur aucune preuve vérifiable. Très rapidement, les explications alternatives sont mises de côté pendant que ceux qui ne sont pas d’accord sont ridiculisés.

Ainsi, par exemple, le New York Times ne laissera aucun doute ébranler sa certitude que le président syrien Bashar el-Assad a lancé le 4 avril une bombe au sarin sur la lointaine enclave rebelle de Khan Sheikhoun, au nord de la Syrie dans la province d’Idlib.

 

Jim Rutenberg du Times a rédigé un article satirique où s’exprime le rejet du Times de toute curiosité intellectuelle dès qu’il s’agit des justifications données par le président Trump pour ses bombardements du 6 avril sur une base militaire syrienne. Les frappes ont tué plusieurs soldats et neuf civils dont quatre enfants, d’après la presse syrienne.

 

Rutenberg s’est rendu à Moscou avec l’intention évidente de tourner en dérision les média d’information russes en comparaison du New York Times qui se tient lui même pour le premier garant de “la vérité” mondiale. Plutôt que d’affronter la difficulté de déterminer ce qui s’est vraiment passé à Khan Sheikhoun, qui est contrôlée par une branche syrienne d’Al Qaeda et en provenance de laquelle toute information devrait être prise avec la plus grande circonspection, Rutenberg s’est contenté de la pensée unique occidentale.

 

Rutenberg discrédite les sceptiques en les amalgamant aux théories du complot les plus délirantes d’Alex Jones, personnalité de la radio, une manifestation supplémentaire de la nouvelle tendance du Times à recourir à des raisonnements spécieux très Mccarthystes, non seulement en accusant par association mais aussi en réfutant les doutes raisonnables en les assimilant aux doutes déraisonnables émis par quelqu’un d’autre dans un contexte entièrement différent.

 

Rutenberg écrit : “Dès que j’ai allumé la télé ici, j’ai cru que je m’étais téléporté dans une dimension d’extrême droite. Chez nous aux États-Unis, le point de vue communément admis c’est que c’est bien M. Assad le responsable des attaques chimiques.

 

Il y a bien des “reportages” provenant de sources comme l’animateur radio et théoricien du complot Alex Jones – mieux connu pour avoir suggéré que le massacre de l’école Sandy Hook avait été une mise en scène – dont le point de vue était que l’attaque chimique était une opération sous fausse bannière menée par des groupes rebelles terroristes pour inciter les Etats-Unis à attaquer M. Assad. Mais c’était là le point de vue des marginaux américains. Ici en Russie, c’était le thème qui dominait des médias grand public totalement contrôlés par l’Etat.

 

Dans ce sophisme ainsi créé par Rutenberg, “le point de vue communément admis dans les média (américains)” doit être tenu pour vrai, peu importe le bilan mitigé de ce genre de situation dans le passé, comme par exemple quand il était communément admis que Saddam Hussein cachait des ADM en Irak en 2003. Aujourd’hui, pour mettre fin à toute enquête sérieuse sur les dernières accusations d’ADM en Syrie, il suffit de dire : “Alex Jones”.

 

Donc, toute preuve que l’incident du 4 avril pourrait avoir été mis en scène ou pourrait avoir résulté d’une fuite accidentelle des armes chimiques d’Al Quaeda doit être rejetée comme si elle était du même niveau que les plus absurdes théories du complot. (D’ailleurs, l’une des raisons pour les quelles je déteste les théories du complot c’est qu’elles ont tendance à rejeter les preuves solides en faveur de jolies spéculations, ce qui permet ensuite dans d’autres situations à des gens comme Rutenberg de saboter les tentatives sérieuses de faire un tri parmi les rapports contradictoires et les preuves discutables)

 

Explications Alternatives

Dans le cas de l’incident du 4 avril, il y avait plusieurs explications alternatives qui méritaient une attention sérieuse, y compris la possibilité qu’Al-Qaïda ait mis en scène l’événement, sacrifiant peut-être des civils innocents pour tenter de piéger le président Trump et l’inciter à revenir sur la récente renonciation de son administration à suivre la politique Américaine de “changement de régime” en Syrie.

 

 

Une image de propagande choquante conçue pour justifier une importante opération militaire américaine en Syrie contre l’armée syrienne.

 

Cette version n’est pas aussi invraisemblable que Rutenberg le prétend. Par exemple, les enquêteurs des Nations Unies ont reçu des témoignages de témoins oculaires syriens au sujet d’une tentative précédente de jihadistes affiliés à Al-Qaeda et de leurs équipes de “sauvetage” pour mettre en scène une attaque au chlore dans la ville d’Al-Tamanah dans la nuit du 29 au 30 avril 2014, puis diffuser mondialement cette fausse attaque via les médias sociaux.

 

“Sept témoins ont déclaré que des alertes fréquentes [concernant une attaque au chlore imminente par le gouvernement] avaient été émises, mais en fait, aucun incident impliquant des produits chimiques n’a eu lieu”, a déclaré le rapport U.N. “Alors que les gens s’étaient mis en sécurité après ces avertissements, leurs maisons ont été pillées et des rumeurs se sont répandues que les événements étaient organisés. … Ils [ces témoins] se sont présentés pour contester les faux rapports largement répandus sur les médias. ”

 

Les rebelles et leurs alliés ont également fait des déclarations absurdes sur la façon dont ils avaient compris que des bombonnes de chlore étaient contenues dans des “bombes-baril”, en citant le son spécifique que fait une bombe au chlore.

 

Le rapport des Nations Unies disait: “Le témoin oculaire [rebelle], qui a déclaré être posté sur le toit, a dit avoir entendu un hélicoptère et le son “très fort” d’une bombe-baril. D’autres personnes interrogées se sont référées à un sifflement distinct des bombes-barils contenant du chlore lorsqu’elles tombent. L’affirmation des témoins n’a pu être corroborée par aucune autre information. ”

 

Evidemment, la déclaration n’a pu être corroborée car il était fou de croire que les gens pouvaient discerner la présence d’une bonbonne de chlore à l’intérieur d’une “bombe-baril” par son “sifflement distinct”.

 

Pourtant, l’équipe des Nations Unies a exigé que le gouvernement syrien fournisse les registres de vol pour soutenir son déni que l’un de ses avions ait été en vol dans le voisinage au moment de l’attaque. L’échec du gouvernement syrien à fournir ces documents concernant les vols qu’il a déclaré ne pas avoir eu lieu a été cité par les enquêteurs de l’ONU comme une preuve de la culpabilité syrienne, un autre défi à la rationalité, car il est impossible de produire des registres de vol pour des vols qui n’ont pas eu lieu.

 

Malgré cette preuve d’une fabrication rebelle – et le fait que les militaires syriens n’avait pas de raison d’utiliser du chlore, produit qui ne tue presque jamais personne – les enquêteurs de l’ONU ont cédé à une intense pression des puissances occidentales sur leur carrière professionnelle et ont accepté comme vraies deux autres déclarations non vérifiées des rebelles sur des attaques au chlore, conduisant les médias occidentaux à déclarer que le gouvernement syrien avait utilisé des bombes au chlore contre des civils.

 

Le cas douteux du Sarin

Outre les ces douteuses affaire de chlore – et la preuve d’au moins une tentative de manipulation – il y a eu l’infâme attaque au gaz sarin à la périphérie de Damas le 21 août 2013 (à la Ghouta NDT), qu’un nouveau jugement hâtif mit sur le dos du gouvernement syrien, même si des preuves ultérieures, notamment la portée maximum du missile au sarin,  rendent bien plus probable l’hypothèse que des extrémistes liés à Al-Qaïda ont sacrifié la vie de civils pour faire avancer la cause djihadiste.

 

 

Le secrétaire d’État américain John Kerry, le 30 août 2013, prétend avoir la preuve que le gouvernement syrien a été responsable d’une attaque aux armes chimiques le 21 août 2013, mais cette preuve ne s’est pas matérialisée ou a été discréditée plus tard. [Photo du Département d’Etat]

 

Dans tous ces affaires, le Times et d’autres organes de presse occidentaux se sont comportés comme s’il n’y avait qu’une seule version acceptable de l’histoire, celle du gouvernement américain, c’est-à-dire celle de la culpabilité du gouvernement syrien. Peu importe l’invraisemblance des faits ou le manque de fiabilité des sources.

 

Dans l’affaire Sarin du 21 août 2013 et dans l’affaire actuelle du 4 avril 2017, les responsables et les médias occidentaux ont ignoré le mobile évident d’Al-Qaïda pour mener une provocation, faire blâmer le gouvernement Syrien et inciter les États-Unis à intervenir de leur côté.

 

En août 2013, le gouvernement syrien venait juste d’accueillir les enquêteurs de l’ONU venus à Damas pour enquêter sur les allégations du gouvernement accusant les rebelles d’utiliser des armes chimiques contre leurs troupes. Que le gouvernement syrien ait alors mené une attaque au gaz toxique à quelques kilomètres de l’hôtel où les enquêteurs de l’ONU résidaient et les détournent de leur mission défie le sens logique.

 

De même, en avril 2017, non seulement le gouvernement syrien avait le dessus sur le champ de bataille, mais venait juste d’entendre dire par l’administration Trump qu’elle avait inversé la politique américaine exigeant un “changement de régime” à Damas. Donc, le mobile pour utiliser des armes chimiques était chez Al-Qaïda et ses alliés, évidemment pas chez le gouvernement syrien.

 

La fabrication d’un motif

L’Occident a eu bien du mal à expliquer pourquoi le président Assad aurait choisi ce moment – et une ville de peu de valeur militaire – pour larguer une bombe au sarin. Le Times et d’autres médias traditionnels ont suggéré que la réponse réside dans la barbarie et l’irrationalité des Arabes.

 

Dans cette pensée vaguement raciste, Assad jouait de son impunité en larguant le sarin dans une sorte de célébration de victoire, même si les conséquences prévisibles étaient un bombardement américain et un nouveau retour arrière de Trump sur la politique des États-Unis pour exiger de nouveau l’éviction d’Assad.

 

 

Photographie d’hommes à Khan Sheikdoun en Syrie, prétendument à l’intérieur d’un cratère où une bombe au gaz sarin a atterri.

 

Le 11 avril, cinq jours après la décision de Trump d’attaquer la base aérienne syrienne, la Maison Blanche de Trump a publié une “évaluation du renseignement” de quatre pages qui offrait une autre motivation présumée, la valeur supposée de Khan Sheikhoun en tant que zone de rassemblement pour une offensive rebelle menaçant l’infrastructure gouvernementale. Mais cette offensive avait déjà été repoussée et la ville était loin de la ligne de front.

 

En d’autres termes, il n’y avait aucun motif cohérent pour qu’Assad ait largué du sarin sur cette ville éloignée. Il y avait, par contre, une raison très logique pour les jihadistes d’Al-Qaïda de mener une attaque chimique et d’amener la pression sur le gouvernement d’Assad. (Il existe également la possibilité d’un relâchement de gaz toxiques accidentel suite à un bombardement conventionnel gouvernemental d’un entrepôt rebelle ou bien d’un accident causé par une fausse manipulation d’arme chimique par les rebelles – bien que certaines des preuves photographiques pointent plus vers une mise scène).

 

Mais nous ne sommes pas censés poser ces questions, ni douter des “preuves” fournies par Al-Qaïda et ses alliés, car Alex Jones a soulevé des questions similaires et que des organes de presse russes font également état de ce scénario.

Il y a un problème supplémentaire avec le sophisme de Rutenberg: bon nombre des allégations concernant le sarin du 4 avril ont été démontées par Theodore Postol, expert en technologie et sécurité nationale du MIT (Massachusets Institute of Technology NDT), qui a publié une série de rapports détruisant les affirmations contenues dans “l’évaluation du renseignement” présentée par la Maison Blanche.

 

 

Une autre photo du cratère contenant le tube qui a prétendument libéré le sarin à Khan Sheikdoun, en Syrie, le 4 avril 2017.

 

Par exemple, Postol a cité les photographies clés montrant la prétendue cartouche de sarin écrasée à l’intérieur d’un cratère sur la chaussée. Postol a noté que le bidon apparaissait écrasé, pas explosé, et que les hommes sur les photos qui inspectent le trou ne portaient pas de tenues de protection qui auraient été nécessaires s’il y avait réellement eu du sarin dans le cratère.

 

Toutes ces anomalies et les problèmes posés par les “preuves” présentées par Al-Qaïda et ses alliés devraient jeter le doute sur l’intégralité du “meme”du gouvernement syrien utilisant des armes chimiques. Mais Rutenberg n’est pas seul à prendre cette pensée unique officielle comme un fait établi.

 

Quatre Pinocchios

Glenn Kessler, “fact-checker” au Washington Post, a décerné “quatre Pinocchios” – réservé aux mensonges les plus flagrants – à l’ancienne conseillère en sécurité nationale Susan Rice pour avoir affirmé en janvier dernier que le gouvernement syrien avait renvoyé toutes ses armes chimiques dans le cadre d’un accord de 2013.

 

Kessler a déclaré: “La réalité c’est qu’il y a eu des attaques chimiques par la Syrie qui ont été confirmées – et que les autorités américaines et internationales ont des preuves valides que la Syrie n’a pas été complètement honnête dans sa déclaration [concernant ses produits chimiques abandonnés] et peut avoir conservé du sarin et de l’agent neurotoxique VX… et que le gouvernement syrien a quand même attaqué ses citoyens avec des armes chimiques non couvertes par l’accord de 2013, c’est-à-dire les cas d’attaques au chlore.

 

 

Le “fact-checker” du Washington Post, Glenn Kessler. (Crédit photo: Singerhmk)

 

Mais Kessler n’a aucun moyen de savoir ce qu’est la vérité en ce qui concerne l’utilisation présumée d’armes chimiques par la Syrie. Il répète simplement les voix de la pensée unique propagandiste qui a submergé la crise syrienne. Probablement qu’il aurait donné quatre Pinocchios à quiconque aurait douté des allégations de 2003 concernant l’Irak cachant des ADM (Armes de Destruction Massive NDT) vu que toutes les personnes qui comptent “savaient” que c’était vrai à l’époque.

 

Ce que ni Rutenberg ni Kessler ne semblent disposés ou capables d’aborder, c’est le problème plus large créé par les investissements lourds du gouvernement des États-Unis et de ses alliés de l’OTAN la guerre de l’information ou ce qu’on appelle parfois la “communication stratégique“, en affirmant que c’est pour se défendre eux-mêmes des “mesures actives” des russes. Mais en fait, l’impact de toutes ces opérations psychologiques concurrentes est de piétiner la réalité.

 

Le rôle d’une presse honnête devrait être d’appliquer son scepticisme à toutes les histoires officielles, de ne pas apporter de l’eau au moulin de “notre côté” ni de rejeter tout ce qui provient de “l’autre côté”, comme le font le New York Times, le Washington Post et le reste des médias traditionnels occidentaux, en particulier en ce qui concerne les politiques au Moyen-Orient et désormais la nouvelle guerre froide avec la Russie.

 

Le peuple américain et les autres consommateurs d’information ont le droit de s’attendre à ce que les médias occidentaux se souviennent de l’ancien adage selon lequel il y a presque toujours deux versions à une histoire. Il y a aussi le truisme que la vérité ne réside pas souvent à la surface mais est cachée en dessous.

Le journaliste d’investigation Robert Parry  a “sorti” plusieurs des histoires Iran-Contra pour The Associated Press et Newsweek dans les années 1980.

 

Source : Consortium News, Robert Parry, le 18/04/2017

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.



30/06/2017

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