Eric DraitserJournal Neo
jeu., 30 avr. 2015 07:10 UTCCarteTraduit par Jacques B.,relu par jj et Diane

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L'intervention militaire menée au Yémen par une coalition d'États arabes soutenue par les USA va sans aucun doute envenimer le conflit tant au Yémen que dans le reste de la région. Il s'agira vraisemblablement d'une guerre prolongée impliquant de nombreux acteurs, tous soucieux de favoriser leurs propres intérêts politiques et géopolitiques.

Toutefois, c'est la réaction internationale à cette nouvelle guerre régionale qui présente un intérêt particulier ; notamment la façon dont les États‑Unis réagissent à cette indéniable agression de la part de ses alliés du Golfe. Après n'avoir ménagé aucun effort pour présenter comme une agression la réunification de la Russie avec la Crimée et son soutien limité aux rebelles anti‑Kiev de l'est de l'Ukraine, Washington veille à ce que ce terme lourd de sens ne soit aucunement utilisé pour parler de la nouvelle guerre en cours au Yémen.

Il semble donc que, du point de vue de Washington, aucun indicateur objectif ne puisse permettre de dire s'il y a ou non agression: utilisation de matériel militaire, déclenchement des hostilités, etc. Le critère utilisé semble plutôt être la relation qui existe entre un conflit donné et les propres intérêts stratégiques des États‑Unis. En Crimée et en Ukraine, la Russie est l'agresseur, car, en défendant ses propres intérêts et ceux du peuple russe, elle agit à l'encontre des intérêts géopolitiques perçus des USA. Tandis qu'au Yémen, le déclenchement d'une guerre par l'Arabie saoudite et d'autres pays soutenus par les USA, et ce, sans provocation aucune et dans le but exprès d'entraîner un changement de régime, n'est pas une agression, car cela favorise les intérêts de Washington.

Langage versus réalité

Le 25 mars 2015, une coalition d'États arabes a entrepris le bombardement aérien (au moment d'écrire ces lignes, aucune invasion terrestre n'a encore commencé, bien qu'elle soit attendue) du Yémen dans le but de déloger le gouvernement rebelle houthi qui, plusieurs semaines auparavant, a renversé le gouvernement fantoche d'Abd Rabbo Mansour Hadi soutenu par les USA et les Saoudiens. La guerre ainsi déclenchée par l'Arabie saoudite, de concert avec les monarchies alliées du Golfe et l'Égypte, est essentiellement motivée par les intérêts de l'Arabie saoudite, et, par extension, des États‑Unis.

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Dans les heures qui ont suivi le début des bombardements aériens, des rapports en provenance du Yémen faisaient état de dizaines, voire de vingtaines de victimes yéménites. Malgré les pertes de vie immédiates, sans parler de la destruction d'infrastructures, d'immeubles, de maisons et de communautés, les États‑Unis vantaient les mérites de l'opération, la qualifiant d'essentielle à la sécurité régionale. De fait, il a été confirmé que, même s'ils n'ont pas apporté de soutien militaire direct sous forme de troupes ou d'appui aérien, les États‑Unis sont impliqués de très près dans l'opération.

Parlant directement au nom de la Maison‑Blanche et de l'administration Obama, la porte‑parole du Conseil de sécurité nationale a fait la déclaration suivante :
« L'Arabie saoudite, les membres du Conseil de coopération du Golfe (CCG) et d'autres acteurs entreprendront des opérations militaires dans le but de défendre les frontières de l'Arabie saoudite et de protéger le gouvernement légitime du Yémen... Afin de soutenir l'intervention du CCG... le président Obama a autorisé l'apport d'un soutien logistique et de renseignements aux opérations militaires menées par le CCG. Même si les forces US ne participent pas directement aux opérations militaires au Yémen, nous mettons en place une cellule de planification conjointe avec l'Arabie saoudite afin de coordonner le soutien militaire et le renseignement américain... Le coup d'état violent mené par une faction armée au Yémen est inacceptable... et une transition politique légitime... ne peut avoir lieu que par le truchement de négociations politiques et par un accord consensuel entre toutes les parties concernées. »
Ainsi, selon les propres mots de Washington, l'intervention militaire agressive au Yémen est légitime et bénéficie de l'appui des États‑Unis. De plus, les USA ont ouvertement reconnu leur participation directe à cette campagne sur les plans du renseignement et du soutien logistique. Ce qu'il est convenu de comprendre par renseignement et par soutien logistique est certainement sujet à interprétation. Il est certain que des forces secrètes américaines participent à l'opération, probablement sur le terrain au Yémen, sans parler de leur vaste présence dans toute la région.

De fait, il est universellement reconnu que la CIA est impliquée de très près dans les affaires du Yémen depuis au moins ces dernières années, le directeur de l'Agence, John Brennan, ayant joué un rôle crucial dans l'établissement des activités touchant à ce pays. Comme le décrivait le New York Times en 2012, la stratégie de l'administration Obama au Yémen consistait «à employer un petit nombre de troupes liées aux opérations spéciales, des équipes paramilitaires de la CIA et des drones». Il convient aussi de rappeler que Hadi lui‑même a été sélectionné par Washington au lendemain de la chute du gouvernement de l'ex‑président Saleh, et que Hadi, décrit par les USA comme le président légitime, s'est présenté sans opposition aucune dans le cadre d'un grotesque processus de transition démocratique parrainé par les USA.

Ainsi donc, de manière globale, on peut affirmer en toute objectivité que les États‑Unis sont impliqués militairement au Yémen depuis au moins 2012, appuyant leur homme à Sanaa en vue de consolider leur propre position géopolitique et stratégique dans la région, naturellement sous le prétexte de la lutte contre le terrorisme. Il va donc de soi de voir la Maison‑Blanche qualifier l'agression saoudienne de légitime et d'en vanter à ce titre les mérites. Il est tout aussi vrai que la prétendue légitimité de l'opération militaire, tout comme celle du gouvernement Hadi lui‑même, dépend des intérêts US, et de rien d'autre.

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Comparons maintenant le langage utilisé par les USA pour décrire cette guerre contre le Yémen aux propos sans cesse répétés par tous les représentants US, et par presque tous les commentateurs des médias, en ce qui concerne l'action de la Russie en Crimée et en Ukraine. Tout le monde, des va-t-en‑guerre républicains comme John McCain à la porte‑parole du Département d'État (et icône de la comédie à son insu) Jen Psaki, a qualifié l'action de Moscou d'agression russe. De fait, il semble que cette seule expression soit devenue un genre de mantra à Washington et sur les ondes de ses médias institutionnels, à la fois serviles et dociles, dont la description narrative des faits se résume à une violation incontestable de l'intégrité territoriale ukrainienne et à d'autres phrases vides du même genre.

Mais examinons un moment les faits eux‑mêmes. Les intérêts militaires directs de la Russie en Crimée, sans mentionner la sécurité et la liberté des russophones, se sont trouvés directement menacés après qu'en février 2014 le coup de Kiev parrainé par les USA eut renversé le gouvernement corrompu, mais démocratiquement élu, du pays. Réagissant à la situation, la Russie a lancé une opération militaire limitée afin de sécuriser la Crimée et ses propres intérêts. C'est là un aspect essentiel, car cette opération a été menée sans effusion de sang, sans frappes aériennes et sans un seul coup de feu. Bien que cela puisse être oublié au milieu du chahut belliqueux et du fait de l'incrédulité de Washington, les observateurs avertis de la scène politique, eux, ne devraient pas l'oublier. En réalité, l'agression russe en Crimée s'est déroulée de façon tout à fait pacifique et, cela va sans dire, de manière tout à fait défensive.

Par contre, l'intervention légitime des USA, de l'Arabie saoudite et de ses alliés n'est pas, elle, une agression. Il est clair toutefois que les dizaines (sans doute beaucoup plus à l'heure actuelle) de familles qui ont perdu un père, un fils, une épouse ou une fille au cours des frappes aériennes la qualifieraient certainement, elles, d'agression.

Il faut aussi souligner que, contrairement au cas de la Crimée, où les gens se sont vu offrir la possibilité de décider démocratiquement de leur propre destin, la population du Yémen, elle, ne se voit pas offrir une telle chance. Il existe depuis des années une situation d'insurrection interne qui a fait suite aux guerres civiles et à la réunification des parties nord et sud du pays, et toute la stabilité qu'a pu apporter le nouveau régime dirigé par les Houthis a maintenant disparu. De plus, dire que le Yémen fonctionnait comme pays sous le gouvernement Hadi équivaudrait à dire que la France fonctionnait elle aussi comme pays sous le régime de Vichy. Le renversement de Hadi offrait la possibilité de voir émerger une nation réellement indépendante, ce que l'Arabie saoudite et ses alliés ne pouvaient tout simplement pas tolérer, car cela aurait créé un dangereux précédent aux yeux de l'opposition interne, qui, à juste titre, voit dans la maison des Saoud à peine plus qu'un allié des USA et d'Israël.

Considérons aussi la rhétorique d'agression entourant le soutien très limité de la Russie aux rebelles anti‑Kiev de Donetsk et de Lugansk. À entendre les médias occidentaux, on pourrait croire que l'armée russe a envahi massivement ces régions pour y livrer une guerre contre les militaires de Kiev. La réalité est que, malgré les dizaines d'accusations et les centaines de nouveaux reportages, il n'existe toujours pas de preuve d'une quelconque présence militaire russe directe dans l'est de l'Ukraine. Il est vrai qu'il s'y trouve des volontaires et du matériel russes, mais cela constitue difficilement une preuve d'invasion, et on ne parle même pas ici d'un soutien militaire de l'ampleur de celui que les USA viennent tout juste d'autoriser pour Kiev. Même d'un point de vue russophobe, il faudrait admettre, ne serait-ce qu'à contrecœur, que la présence militaire russe dans l'est de l'Ukraine est minimale et indirecte.

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Comparons maintenant cela au bombardement réel mettant en jeu des capacités militaires massives actuellement mené au Yémen par les Saoudiens et leurs alliés. En l'espace de quelques heures, cette alliance soutenue par les USA a utilisé plus de matériel militaire et a causé plus de dévastations que ne l'a fait la Russie en plus de douze mois. La question d'échelle est ici cruciale. La Russie a très correctement perçu une menace pour ses frontières et ses intérêts dans le régime de Kiev parrainé par les USA et elle a agi avec une très grande retenue. Par contre, l'Arabie saoudite, qui de son côté perçoit un Yémen sous contrôle houthi comme une menace à ses frontières et à ses intérêts, a déchaîné une campagne militaire massive visant à détruire le mouvement houthi et à opérer son propre changement de régime en réinstallant Hadi au pouvoir.

Toute l'hypocrisie dont font preuve les USA, leurs alliés et les médias dociles ne pourrait être plus manifeste. La Russie agresse tandis que l'Arabie saoudite, elle, se défend. L'Iran parraine un changement de régime au Yémen, tandis que les USA ne font qu'appuyer les forces démocratiques de l'Ukraine. Assad doit partir, mais Hadi, lui, doit rester. Rien ne sert ici de rabâcher le point, tellement il est évident en soi, mais il semble que la légitimité et la non‑légitimité soient conférées par les USA en fonction de leurs propres intérêts, et non pas en vertu de lois internationales ou de faits objectifs.

Le fait que cela est bien connu dans le monde non occidental est indéniablement vrai. Toutefois, ici aux États‑Unis, et plus généralement en Occident, le discours est façonné par ceux qui sont au pouvoir et qui cherchent à réaliser leurs propres dessins. Ils choisissent les mots et dictent ce qui est ou non acceptable. Ils forment le ministère de la Vérité, et les criminels de la pensée qui remettent en question leurs discours sont des individus subversifs, de dangereux propagandistes. En réalité toutefois, ceux qui remettent en question ces discours sont ceux qui ont toujours été du bon côté de l'histoire, aussi bien en ce qui concerne le Vietnam et l'Irak que dans le cas de la Libye, de la Syrie et du Yémen. Et, pour ma part, je suis fier de faire partie de leur nombre.