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« Les casseurs sont instrumentalisés par le pouvoir », accuse la CGT Police + Les autoproclamés « antifas » sont les chiens de garde de l'ordre établi

Mariannven., 17 juin 2016 09:22 UTC

© Dominique Faget / AFP
Police officers detain a demonstrator during clashes near the Invalides during a protest against proposed labour reforms in Paris on June 14, 2016
Assassinat sauvage d'un couple de fonctionnaires de police par un individu se revendiquant de Daech. Violences de part et d'autre dans les manifestations. Alexandre Langlois, secrétaire général de la CGT Police, revient pour "Marianne" sur une semaine particulièrement éprouvante pour la police et pour le mouvement social contre la loi Travail.

Marianne :Après l'assassinat d'un couple de fonctionnaires de police lundi, dans quel état d'esprit sont vos collègues ? 

Alexandre Langlois : C'est l'émotion et le choc. Personne ne s'attendait évidemment à cela. Cela nous a frappé de plein fouet. Nous savons que le métier de policier est dangereux. Nous avons conscience des risques qui pèsent sur nous, nous les acceptons. Mais cet acte barbare, c'est un phénomène nouveau. Il y a déjà eu par le passé des tentatives de vengeance de voyous sur des collègues. Mais c'est la première fois que cela arrive au domicile. Et cela change tout pour nous. On est maintenant obligé de s'interroger sur la sécurité de nos conjoints, des risques que notre métier peut leur faire courir. Mais la marche blanche qui a été organisée en hommage à nos deux collègues assassinés et qui a rassemblé 2.500 personnes, fonctionnaires de police, gendarmes et citoyens, nous a donné un peu de baume au cœur. Cela a montré qu'on était au-delà de ça, que nous défendions l'égalité, la liberté et la fraternité. Et que cette fraternité justement, qui fait notre vivre-ensemble, était bien présente. Il faut maintenant panser les plaies et continuer notre travail de protection de la population. 

Mardi 14 juin, vous faisiez partie des milliers de manifestants à Paris contre la loi Travail, avec des pancartes "Je suis policier et contre les violences de l'Etat".Quel était le sens de votre message ? 

Le matin, nous sommes allés voir des collègues CRS qui étaient en faction pour leur expliquer notre démarche. Pourquoi nous parlions de la violence de l'Etat. Dans 95% des cas, ceala a été très bien accueilli. Nous avons été écouté et compris. Après, comme dans chaque corps de métier, il y a des cons partout. Mais dans la majorité des discussions, nos collègues nous disaient que c'était bien et même important d'être dans cette manifestation. Ce message contre les violences de l'Etat avait un double objectif. Nous voulions bien sûr pointer du doigt les cas de violences policières : on ne peut pas le nier, des manifestants en ont subies. Ce n'est pas la police en tant que telle qui est en cause, mais les ordres qui lui sont donnés et qui créent ces situations. Nous l'avons encore constaté mardi : pourquoi les éléments violents n'ont-ils été interceptés que trois quarts d'heure après la manifestation ? Les ordres arrivent bien trop tard. Résultat, on se retrouve avec des collègues blessés et des manifestants également. Mais la violence de l'Etat n'est pas que physique. C'est aussi la violence sociale que nous voulions dénoncer, avec la loi Travail, le déni de démocratie du 49-3 ou les menaces d'interdiction de manifester. 

Selon vous, pourquoi une telle tension et une telle intensité de la violence dans les manifestions ? Le 14, si les projecteurs médiatiques se sont focalisés sur les vitres brisées de l'hôpital Necker, on a très peu entendu parler de ce manifestant qui aurait reçu, selon les témoins sur place, un projectile lancé par les force de l'ordre dans le dos*. Résultat, une plaie profonde de 5 cm de diamètre et une vertèbre cassée... 

En tant que policier, j'ai l'impression qu'il y a une volonté politique pour que cela ne s'apaise pas. Si, pour reprendre ce terme de "casseurs", nous recevions l'ordre de les intercepter dès le début des manifestations ou au moins au moment où ils passent à l'acte, cela permettrait de pacifier ces manifestations, d'éviter des charges de police qui se font généralement sur des manifestants pacifistes puisque ces "casseurs" ne restent jamais bien longtemps. On ferait redescendre ce niveau de violence et de tension. 

Qu'avez-vous pensé de la communication du gouvernement, justement, sur ces vitres brisées de l'hôpital Necker ? 

C'est scandaleux à plusieurs titres. Choquant que le ministre de l'Intérieur se soit permis d'indiquer que l'enfant de nos collègues assassinés se trouvait dans cet hôpital. Il a suffisamment souffert pour qu'on le laisse, lui et sa famille, en dehors des récupérations politiques. Laissons ce petit garçon et les siens se reconstruire, ils ont suffisamment été éprouvés. Quant à cette charge contre les services d'ordre des syndicats qui auraient laissé faire les casseurs, c'est n'importe quoi. Ce n'est pas à eux d'assumer le maintien de l'ordre public en dehors des cortèges syndicaux, mais aux autorités ! On voit bien que ces casseurs sont instrumentalisés par le pouvoir. Et puis, comme s'en sont indignés des personnels de l'hôpital Necker, cette récupération politique de la casse alors que des médecins travaillent 70 heures d'affilée, que des postes ont été supprimés et qu'ils manquent de moyen pour assurer leur mission, c'est vraiment déplacé.

Les autoproclamés « antifas » sont les chiens de garde de l'ordre établi

Censés combattre «la peste brune», les «antifas» semblent faire preuve d'une fascination mimétique pour les méthodes de cette dernière, selon le spécialiste des questions européennes Pierre Lévy. 

Des groupes autoproclamés «antifascistes» tentent régulièrement d'apparaître sous les feux de la rampe. Encore tout récemment à Paris, samedi 4 juin, certains ont affronté la police... pour rendre hommage au jeune Clément Méric, décédé le 5 juin 2013. 

Des militants se réclamant de cette mouvance ont également réussi à faire parler d'eux à l'occasion desdites Nuits debout parisiennes, et, surtout, à la faveur de la mobilisation syndicale contre le projet de loi El Khomri. Certains se sont illustrés en amont des cortèges en faisant reprendre le slogan «tout le monde déteste la police» par quelques centaines de jeunes. Un slogan qui avoisine le degré zéro de la pensée politique. 

La dénomination «antifasciste» revendiquée sonne du reste étrangement, dès lors qu'il s'agit de rouer de coups des journalistes, ou de blesser plus d'une dizaine de membres du service d'ordre CGT lors de la manifestation du 12 mai dernier.De l'autre côté du Rhin, leurs homologues s'en sont pris, le 28 mai, à une des responsables du parti Die Linke (La gauche). Sarah Wagenknecht, agressée et «entartée», s'est vu reprocher ses prises de position en matière de crise migratoire : elle défend l'idée qu'on ne peut laisser entrer sans discernement tous les migrants, d'autant que l'ouverture des frontières, décrétée en août dernier par Angela Merkel, a évidemment abouti à un afflux de main d'œuvre à bas coût - afflux souhaité et applaudi par le patronat pour mieux mettre en concurrence les travailleurs. 

La mouvance dite «antifa» a certes des contours flous tant en France qu'en Allemagne. 

D'une part s'y rattachent par exemple des idéologues-détectives, qui consacrent leur vie à dénicher et pourchasser les individus ou groupes qualifiés de «rouges-bruns». Un vocable que nos modernes inquisiteurs attribuent à tous ceux qu'ils soupçonnent de vouloir associer tradition communiste historique (se réclamant du marxisme-léninisme) et sympathies d'extrême droite. 

Dans les années 1990, cette chasse typiquement maccarthiste avait tenté d'influer sur les choix internes du PCF : ce dernier était alors en passe de trancher entre une ligne en faveur de la souveraineté nationale et du large rassemblement populaire qui pouvait la sous-tendre ; et une orientation favorable à l'alliance avec le PS, au prix de l'acceptation de l'intégration européenne. C'est cette seconde ligne qui l'a finalement emporté (avec les conséquences que l'on sait), les tenants de la première ayant été accusés de céder au «nationalisme», quelques-uns étant dénoncés comme «rouges-bruns». 

Un quart de siècle plus tard, certains sites se sont fait une spécialité de pister les sympathies ou rapprochements supposés, forcément suspects. Les cyber-Torquemadas balayent large. Ainsi, le journal Fakir et son rédacteur en chef François Ruffin, auteur du film Merci patron !, n'ont pas échappé au bûcher, coupables d'avoir défendu le protectionnisme - donc, c'est évident, d'être «nationaliste» et de sympathiser avec l'extrême droite... 

Egalement récemment en Allemagne, des rassemblements en faveur de la paix (souvent à ce titre accusés de sympathiser avec la Russie) ont été dénoncés par certains «antifas» comme suspects, puisque ce n'était pas seulement des militants de gauche qui s'y pressaient, mais également beaucoup de jeunes non politisés dont certains pouvaient être influencés par le mouvement Pegida ou autre. Nos actuels disciples de McCarthy ont été prompts à jeter l'opprobre sur ces initiatives du lundi. 

D'autre part, les «antifas» ne disposent pas seulement de théologiens, d'enquêteurs et de procureurs. Nombre d'entre eux relèvent plutôt des forces de l'ordre - à leur manière : casqués ou masqués, armés d'ustensiles autrement plus frappants que des arguments rhétoriques. Avec ceux-là, le dialogue est plutôt difficile, tant les idées sont aussi courtes que leurs bâtons sont longs. Inutile (par expérience) et même dangereux de tenter de parler - pour ne pas dire de débattre. 

Et pas seulement parmi ceux qui ont investi les manifestations anti-loi Travail. Des «blacks blocs» aux «no borders» (on notera que, significativement, les appellations relèvent désormais de l'anglais globalisé), jusqu'à certains activistes desdites «zones à défendre» (ZAD), leur ouverture au dialogue est à peu près aussi considérable que celle des protecteurs de la planète ou des zélateurs de l'austérité heureuse (communément baptisée «décroissance») face à qui l'on voudrait défendre le progrès, le développement économique, l'énergie nucléaire ou le charbon... 

S'il est impossible de cerner une homogénéité idéologique, certains points de repère peuvent cependant attirer l'attention. Ainsi, dans le tract accompagnant l'agression de Sarah Wagenknecht évoquée plus haut, les auteurs dénoncent «le ressentiment contre l'Union européenne et les Etats-Unis» dont serait porteuse la dirigeante... Du reste, les mêmes groupes, en Allemagne, stigmatisent régulièrement les militants antisionistes - qualifiés d'antisémites - et s'indignent de la manière dont Israël est «maltraité». 

Le paradoxe n'est pas mince, surtout au regard de l'évolution de l'Etat juif, dont le gouvernement - voire la société elle-même - semble en voie d'extrême-droitisation accélérée, bien réelle celle-là. Une situation qui ne semble guère émouvoir nos «antifas» très occidentaux, pas plus que ces derniers ne paraissent particulièrement bouleversés par la situation en Ukraine. 

Il n'est pourtant un secret pour personne, ou presque, que la «révolution de Maïdan» a été fortement structurée et encadrée par des groupes nostalgiques du nazisme. Et que, par exemple, le nouveau président de la Rada (le Parlement) fut le fondateur, en 1991, du Parti social-nationaliste d'Ukraine (devenu Svoboda) qui arborait un logo analogue à la croix gammée... 

Il est évidemment flatteur de s'auto-arroger le titre d'antifasciste. Encore serait-il utile de redonner aux mots leur véritable sens. Historiquement, le terme fasciste est né dans l'Italie mussolinienne. Et l'entre-deux-guerres a illustré dans de nombreux pays ce que ce phénomène historique, ou cette tentation, recouvrait : une dictature ouverte et sanglante de la partie dominante des forces capitalistes. 

Certes, ces dernières n'excluent peut-être pas de réintroduire un jour une telle perspective si elles le jugeaient utile. Force est cependant de constater qu'elles ont inventé, ces dernières décennies, des méthodes bien plus efficaces pour maintenir leur domination : l'alternance de forces politiques défendant au fond les mêmes orientations, l'effacement des souverainetés nationales - autrement dit de la démocratie véritable - au profit d'instances supranationales, et la promotion du «dialogue social» (il y a même un commissaire européen spécialement chargé de cela). Ce que La Boétie nommait en son temps la servitude volontaire. 

Face à cela, les «antifascistes» autoproclamés ne sont d'aucune utilité. Pire, ils constituent un leurre dont tirent aisément profit les classes dominantes. 

Censés combattre la peste brune, les «antifas» semblent faire preuve d'une fascination mimétique pour les méthodes de cette dernière.Dès lors, il serait sans doute pertinent de réfléchir au placement des guillemets. Et de pointer plutôt des «anti»-fascistes.


19/06/2016

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