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Les nouvelles sanctions américaines contre la Russie: un pas est franchi dans l'affrontement

Après que les Présidents russe et américains se soient rencontrés, après l'invitation lancée par Trump à Poutine pour poursuivre la discussion à Washington, les Etats-Unis se préparent à lancer une attaque sans précédent contre la Russie, par l'annonce de sanctions particulièrement violentes et surtout en annonçant des conditions de sorties absolument dégradantes pour la Russie. Comment en est-on arrivé là? Entre les Etats comme entre les individus, chacun occupe la place que l'autre lui laisse occuper. Ou pourquoi la Russie a laissé le champ libre à cette guerre ouverte? 
 
Le fondement avoué des sanctions : la mythique affaire "Skripal"
 
Les sanctions sont de retour et ne se sont pas faites attendre longtemps. Après une incartade en Corée du Nord il y a quelques jours, où la Russie était accusée de ne pas remplir les obligations découlant de la résolution de l'ONU qu'elle avait votée visant à isoler la Corée (voir notre texte ici), elle est cette fois-ci mise en cause pour cette scabreuse affaire Skripal. 
 
Selon le Département d'Etat, la Russie est responsable de l'utilisation d'armes chimiques dans le cas de l'affaire Skripal, ce qui entraîne la mise en oeuvre de la loi américaine de 1991 obligeant le Président américain à adopter des sanctions contre le pays visé. Ce qui est publié sur le site du Département d'Etat:
Following the use of a “Novichok” nerve agent in an attempt to assassinate UK citizen Sergei Skripal and his daughter Yulia Skripal, the United States, on August 6, 2018, determined under the Chemical and Biological Weapons Control and Warfare Elimination Act of 1991 (CBW Act) that the Government of the Russian Federation has used chemical or biological weapons in violation of international law or has used lethal chemical or biological weapons against its own nationals.
Following a 15-day Congressional notification period, these sanctions will take effect upon publication of a notice in the Federal Register, expected on or around August 22, 2018.
Le fait que l'enquête soit encore en cours, qu'aucune décision de justice n'ait été adoptée - pour la simple et bonne raison qu'aucun procès n'est en cours, que les seules accusations proviennent d'organes ou de personnalités politiques ne semblent pas poser de problèmes: la Russie est coupable. Comme le rappelle RT dans cet article, le Président tchèque avait affirmé que son pays avait produit du Novitchok, une enquête journalistique allemande affirmait que l'Allemagne y avait eu accès dans les années 90, le directeur général du laboratoire militaire de Porton Down avait démenti les autorités britanniques et reconnaissait être dans l'impossibilité d'établir un lien entre la substance utilisée et la Russie, etc. 
 
Mais la Russie est coupable et il faut adopter de nouvelles sanctions, d'autant plus que deux marginaux britanniques ont été touchés par du parfum au Novitchok. 
 
Et les services spéciaux britanniques, hors enquête de la police, permettraient à la Grande-Bretagne de demander à la Russie l'extradition de deux de ses ressortissants qui auraient apporté le flacon de Novitchok. Mais les noms ne sont pas dévoilés et c'est la presse britannique qui mène la danse, les journalistes ayant depuis longtemps remplacé les enquêteurs et les magistrats, pour le plus grand plaisir des politiques qu'il servent.
 
Des sanctions "draconiennes" et des conditions humiliantes
 
Les sanctions envisagées sont, certes, fortes, mais elles sont surtout mise en oeuvre de manière particulièrement humiliantes pour la Russie. Ces sanctions sont envisagées en deux vagues.
 
La première vague, qui doit entrer en vigueur le 22 août, est essentiellement économique. Elle concerne l'interdiction d'exportation vers la Russie de technologies sous licence américaine, pouvant avoir une double application, civile et militaire.
 
Si la Russie ne déclare pas qu'elle n'utilisera plus les armes chimiques et si elle ne laisse pas des experts mandatés par l'ONU effectué un contrôle total de ses sites, alors une deuxième vague de sanctions sera mise en place dans les 90 jours:
If Russia does not provide “reliable” evidence that it is no longer using chemical or biological weapons and does not allow on-site UN chemical inspections within a 90-day period, the US will impose a second, “more draconian” set of sanctions, as mandated by the Act, the official said. 
La seconde vague de sanctions conduit à une forte diminution du niveau déjà très bas des relations diplomatiques entre les deux pays, quasiment à la fin des échanges commerciaux entre la Russie et les Etats-Unis et même peut-être à l'interdiction de vol de la compagnie aérienne russe Aéroflot aux Etats-Unis, qui reste en discussion. 
 
Le coût de ces sanctions peut être très élevé. La bourse russe a déjà chuté, le rouble aussi, ce qui est une réaction conjoncturelle normale. Mais l'impact attendu par le Département d'Etat va bien au-delà de cela. Il estime que les sanctions doivent concerner toutes les entreprises russes dans lesquels l'Etat détient une participation, ce qui concerne selon leurs données 70 à 80% de l'économie russe et 40% de la main-d'oeuvre. Le but réel est de provoquer une rupture entre la population, les élites et V. Poutine qui incarne le pouvoir en mettant à mal la stratégie russe visant à minimiser les effets des sanctions, sans réellement répondre par ailleurs. Puisque toutes les entreprises américaines fonctionnent tranquillement, les cabinets juridiques, financiers et de conseil aussi.
 
Les conditions avancées par les Etats-Unis sont en soi inacceptables pour la Russie, ce que déclare le Kremlin. Car cela implique une reconnaissance de faits que la Russie dément. C'est la même démarche qu'avec le rapport McLaren, dont une grande partie a été démentie devant les tribunaux sportifs, ce qui n'empêche pas les autorités sportives internationales d'exiger de la Russie une déclaration reconnaissant le bien-fondé de ce rapport. Ici aussi, faute de preuves et vue le caractère strictement politique de la démarche, les Etats-Unis ont besoin "d'aveux" pour légitimer a posteriori leur démarche.
 
Les éternelles hésitations de la Russie
 
Face à cela, la réaction de la Russie a toujours été modérée, elle le reste, ce qui ne permet pas d'infléchir la tendance. Il a fallu adopter une loi sur des sanctions, qui a déjà été largement critiquée car elle risquerait de porter atteinte au "confort" de vie. Une loi pour compenser l'absence de volonté politique du Gouvernement russe néolibéral, qui refuse de toute sa force une réelle réaction. De ce clan néolibéral tellement impliqué dans le monde anglo-saxon qu'il défend ses intérêts au prix de celui du pays. Et l'on voit le Premier ministre Medvedev, très ennuyé de devoir réagir sur les sanctions (selon ses propres propos) déclarer que si les Etats-Unis allaient toucher les banques ou la monnaie, alors ce serait la guerre économique. Si l'on sort de ce monde virtuel dans lequel s'est cloîtrée cette "élite", il saute aux yeux que les banques sont déjà touchées, que la monnaie est déjà touchée, que la guerre économique n'est pas qu'une guerre financière et que, justement, économiquement, la guerre est déjà en cours. 
 
Ce n'est pas parce que le Gouvernement ne veut pas voir le conflit que celui-ci n'existe pas. En refusant le combat, en se limitant à des demi-mesures, en s'excusant presque avec un "on ne fait que répondre", en pleurnichant sur le "ce n'est pas légal", le Gouvernement affaiblit sérieusement la position de la Russie et du Président dans ce conflit.
 
Evidemment, ce n'est pas légal, ce conflit est hors du domaine juridique, il est politique. Le droit n'est qu'un instrument, non une fin en soi. Et il ne remplace pas la volonté politique, il la met en oeuvre. Ou pas.
 
L'explication toujours avancée est la protection du "confort" tant du business que de la population.  Le business doit avoir un "climat d'investissement" positif, la population ses produits importés. Cela fait penser à l'histoire de la grenouille. Lorsque vous la déposez dans l'eau tiède et que vous montez doucement la température, elle ne se défend pas, elle se laisse cuire. Si vous la jetez dans l'eau brûlante, elle saute et se sauve. Les sanctions contre la Russie montent petit à petit et le pouvoir a décidé de ne pas réagir brusquement, pour que la population n'en perçoive ni les effets, ni la dimension. Préserver la paix sociale en espérant que la situation se résolvera toute seule, par un changement politique interne aux Etats-Unis et que, puisque rien d'important n'aura été pris, les relations pourront d'elles-mêmes se normaliser. Par un coup de baguette magique.
 
Préserver la paix sociale en préservant le matérialisme. Plonger les gens dans une approche, des justifications, une vision purement matérialiste. Primaire. Mais la grenouille sera-t-elle bientôt cuite? Aura-t-elle alors la force de réagir? La stratégie mise en place montre non seulement ses faiblesses, mais ses dangers. La philosophie du confort montre l'incompatibilité entre le culte du business et la revendication d'un intérêt national, les intérêts privés ne constituant jamais un intérêt général. 
 
L'autre aspect de la question est plus idéologique. La Russie a pris l'option libérale, pensant retrouver le Concert des Nations, quand ce libéralisme-là n'est plus de bon ton en Occident, passé au néolibéralisme grâce à la globalisation et à la remise en cause des Etats qu'il implique. Paradoxalement, la Russie rend donc une image "conservatrice", alors qu'elle n'est que classiquement libérale, mais dérange d'autant.   
 
Ses hésitations permanentes à répondre montre à quel point elle ne veut pas de ce combat et plus elle le dénie, plus les coups portés se renforcent. 
 
Pour dépasser le conflit faut-il renforcer les relations russo-américaines?
 
Pour qu'il y ait relation, il faut deux parties prêtes à coopérer et à dialoguer. Ce qui n'est pas le cas. Quand les Etats-Unis déclarent qu'ils ne veulent pas rompre les relations, ils affirment qu'ils gardent l'espoir que la carotte sera avalée et que l'hégémonie américaine sera confortée. Dans ce contexte, il est impossible de renforcer les relations russo-américaines.
 
Chaque rencontre de Trump avec Poutine provoque une aggravation de la situation, le rencontrer à Washington ne présente maintenant aucun intérêt pour Poutine. Qu'il s'agisse d'un problème intérieur aux Etat-Unis, que Trump soit un "gentil" mais qu'il n'arrive pas à maîtriser les forces politiques américaines en jeu ou qu'il soit un "méchant" qui joue sur les deux tableaux, finalement ne change rien à l'affaire. Soit il est faible, soit il est retors et dans les deux cas la Russie n'a pas intérêt à continuer à jouer selon ces règles.
 
La Russie a intérêt à briser ces règles. Dans ce monde post-moderne de la communication, le plus important est de participer. Qu'il faille contester ou supporter peu importe, il faut faire partie du "dialogue". Le monde dans lequel nous vivons ne supporte pas d'être ignoré, son risque de disparaître serait alors trop fort. 
 
Mais ce ne sont pas les faibles qui peuvent le mettre en danger de cette manière, ce sont les forts. La Russie a la possibilité de briser les règles du jeu en rompant temporairement le jeu. Sur les dossiers-clés pour lesquels elle est indispensable. En n'ayant pas peur de sortir de sa zone de confort - d'elle-même. Mais aura-t-elle la volonté politique de le faire? Et surtout en a-t-elle encore les ressources - politiques, intellectuelles ?
 


12/08/2018

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