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LES TECHNIQUES DE CONTRE-TERRORISME DU FBI (2/3)

Préambule

Cet article qui repose sur l’analyse de 508 procès, et qui a gagné un prix de journalisme, nous montre les méthodes tendancieuses du FBI pour traquer, mais surtout fabriquer, du terroriste. Il concerne les États-Unis. Mais nous savons avec quelle facilité les techniques américaines, quelles qu’elles soient, se répandent dans le monde occidental. Lire cette enquête permet de voir les attentats de 2015 à Paris sous un autre angle car, en France aussi, de sérieuses zones d’ombres  recouvrent ces attentats et finissent pas faire douter toute personne gardant son esprit ouvert. En fin de texte des liens, en français, pour ceux, qui voudraient en savoir plus sur la version française de ces méthodes.

Trevor Aaronson

Par Trevor Aaronson – septembre 2011 – Motherjones

La forteresse de l’académie du FBI de Quantico, Virginie, est située dans un coin boisé de la base des marines à l’ouest de l’interstate 95. Ce bâtiment construit sous la direction de Edgar Hoover, est le centre d’entrainement de tous les agents du FBI.

 

J. Stephen Tidwell fut diplômé de cette académie en 1981 et avec le temps en devint le directeur exécutif adjoint, une des dix positions les plus élevées du FBI. En 2008 il fut l’un des auteurs du Guide sur les enquêtes et opérations domestiques, le manuel de référence sur ce que les agents peuvent faire ou ne pas faire.

Ancien flic texan, Tidwell est un homme baraqué à la chevelure poivre et sel. Il a dirigé quelques-unes des enquêtes les plus sensibles du FBI, dont le cas du sniper de Washington DC et celle sur l’attaque du 11 septembre contre le Pentagone.

Au cours d’un nuageux après midi, Tidwell, vêtu d’un pantalon kaki et d’un pull bleu, me conduit le long de Hogan’s Alley, un village de décor de cinéma avec ses maisons, ses bars, ses magasins et son hôtel. Les agents en formation reconstituent ici des simulations d’attaques de banques, de vols à main armées et autres actes de banditisme. Les blagues et références de la culture populaire parsèment l’endroit (dont le nom lui-même vient d’une BD du XIXe siècle). Au bout d’une rue, on trouve le cinéma Biograph, nom provenant d’un cinéma de Chicago où un agent du FBI a descendu John Dilinger en 1934. «Vous voyez, me dit Tidwell, on a le sens de l’humour au FBI.»

Par contre, à l’intérieur de l’académie, il règne une atmosphère plus lugubre. On y trouve partout des plaques commémoratives portant les noms d’agents tués en service. Tidwell m’amène vers l’une, honorant John O’Neill qui devint le chef du petit bureau de contre-terrorisme en 1995. Pendant les années précédant sa retraite du FBI, O’Neill avait prévenu de la menace grandissante concernant Al-Qaïda, mais sans succès. Fin août 2001, il démissionna de son poste pour devenir le chef de la sécurité du World Trade Center, où il y mourut 19 jours plus tard, aux mains de l’ennemi même qu’il avait en vain dénoncé au FBI. Ce sont les agents qu’il avait formés qui reconfigurèrent les opérations de contre-terrorisme du Bureau.

Avant le 11 septembre, les agents du FBI considéraient que chasser le terroriste était un plan de carrière peu désirable et leur formation ne faisait pas la différence entre les tactiques terroristes islamistes ou celles utilisées par des groupes comme l’Armée républicaine irlandaise (IRA). «Un attentat reste un attentat», disait Dale Watson, chef du contre-terrorisme chargé du 11 septembre, au cours d’une déposition en décembre 2004. Le FBI ne formait alors pas à la langue arabe ni au radicalisme islamiste. «Je ne pense pas que vous ayez besoin de tout savoir sur le Ku Klux Klan pour enquêter sur un attentat contre une église», disait Watson. Le FBI n’avait alors qu’un arabophone dans ses rangs à New York, et moins de dix dans tout le pays.

Mais à la suite du 11 septembre, le président Bush appela le directeur du FBI à Camp David, Robert Mueller, pour lui faire passer ce message : «Plus jamais ça.» Et donc Mueller commença à transformer le FBI en une agence de contre-renseignement du niveau du MI5 britannique pour ses capacités de surveillance et d’activités clandestines. Transformer le Bureau, le faire passer d’une agence de combat contre le crime à une agence de prévention du crime. A la place de comptables et d’avocats cherchant à disloquer des syndicats criminels, le Bureau va se tourner vers des agents à la Jack Bauer cherchant à empêcher la formation de groupes terroristes.

Pour aider à gérer le département de contre-terrorisme, Mueller embaucha Arthur Cummings, un ancien des forces spéciales de la Navy qui avait enquêté sur le premier attentat contre le World Trade Center [en février 1993, NdT]. Cummings ordonna à ses agents de ne pas se contenter de chercher des personnes directement impliquées, mais de travailler aussi sur les réseaux liés à ces personnes. «Nous recherchons aussi le sympathisant à la cause voulant devenir un activiste et à l’attraper au moment où il franchit cette ligne, dit Cummings. Quelquefois franchir cette ligne prend 10 ans, d’autres fois cela ne prend que 10 minutes.» L’objectif du FBI est de créer un environnement hostile aux recruteurs et aux activistes, en augmentant les risques dès le moindre mouvement en direction d’une action violente. C’est une forme de dissuasion, une adaptation de la théorie de la vitre brisée utilisée pour combattre la criminalité de rue. Ses avocats insistent sur l’efficacité de la méthode, arguant du fait qu’il n’y a pas eu, depuis le 11 septembre, d’attentats à grande échelle réussis aux États-Unis. Mais ce que l’on peut se demander, comme le reconnaissent des agents du FBI, est le nombre de cibles du FBI qui auraient vraiment franchi la ligne si elles n’y avaient pas été poussées par un de ses agents.

Alors, comment le réseau d’indics du FBI a-t-il été mis en place ? Cela a commencé par la localisation géographique des lieux de résidence des musulmans. Quatre ans après le 11 septembre, le Bureau embaucha un expert en collecte d’information de la CIA nommé Phil Mudd. Son outil de prédilection est un système de collecte de données utilisant des informations commerciales disponibles, mais aussi des données du gouvernement telles que les cartes d’immigration pour localiser les quartiers ou prédominent certaines communautés ethniques et religieuses, comme par exemple les Iraniens à Beverly Hills ou les Pakistanais dans la banlieue de Washington.

Officiellement, le FBI nie qu’un tel programme, nommé Domain Management, soit utilisé pour un tel objectif. Le Bureau dit qu’il ne sert qu’à allouer les ressources en fonction des menaces. Mais des agents du FBI m’ont confié que comme le contre-terrorisme est la priorité numéro 1 du Bureau, alors ils recherchent les menaces dans les communautés musulmanes et Domain Mangement leur permet de comprendre rapidement où se trouvent ces communautés. Un ancien officiel de haut rang du FBI l’a nommé, en plaisantant, Champ de bataille Management.

Quelques anciens du FBI ont trouvé que ce programme était intrusif et inefficace. L’un deux a même dit à Mudd, au cours d’une réunion, qu’il poussait le FBI sur une mauvaise pente. Cette tension provient d’une grande différence entre le FBI et la CIA. Alors que cette dernière est libre d’opérer à l’étranger sans respecter de droits constitutionnels, le FBI se doit, lui, de les respecter pour les affaires intérieures ; et les critiques de Mudd perçoivent l’idée de cibler des Américains en fonction de leur race ou de leur religion comme allant trop loin.

Pourtant, Domain Management devint rapidement la base du repérage contre- terroriste du FBI. En utilisant les données démographiques, les agents de terrain étaient poussés à cibler des communautés bien spécifiques pour recruter leurs indics. Certains agents furent assignés à plein temps à cette tâche. Et dans tout le Bureau, l’évaluation annuelle de performance des agents est en partie basée sur leur effort de recrutement.

Les gens coopèrent avec le FBI pour des raisons très simples : par ego, par patriotisme, pour l’argent, ou parce qu’ils y sont forcés. Mais les recrutements du FBI ont surtout porté sur cette dernière raison. Une méthode qui a fait ses preuves avec les gens confrontés à la justice. Depuis le 11 septembre, le FBI a aussi beaucoup utilisé les données du Département de l’Immigration, avec lequel il a travaillé de manière plus étroite. Un scénario typique se déroule de la manière suivante : un agent du FBI cherchant à pousser quelqu’un à collaborer va commencer par se renseigner sur son permis de résidence. S’il n’est pas en règle, l’agent va demander au Département de l’Immigration d’entamer une procédure d’expulsion. Si l’indic choisit alors de coopérer, le FBI va alors déclarer au tribunal qu’il est un capital de valeur et évitera ainsi l’extradition.

Quelquefois, la cible de ce genre de méthodes est la personne de la mosquée qui sait tout sur tout le monde, l’imam. Deux imams sont justement en train de se battre contre leur expulsion, Foad Farahi à Miami et Sheik Tarek Saleh à New York, parce qu’ils ont refusé de devenir des indics du FBI. La Muslim American Society a déposé plusieurs plaintes pour de tels cas auprès du Ministère de la Sécurité intérieure, au nom de sept autres musulmans.

Une fois qu’une personne est devenue indic, sa première mission est d’aller à la pêche aux cibles. Des indics ont dit devant des tribunaux que les agents du FBI les avaient chargés d’infiltrer des mosquées sans cibles ou suspects spécifiques. On leur a demandé explicitement de surveiller des Américains respectueux des lois, qui n’étaient suspectés de rien.

«Le FBI demande maintenant à ses agents d’aller dans les salles de prière sans raisonsévidentes», commente Farhana Khera, directeur du groupe de défense des droits civils, Muslim Advocates. Cela soulève de sérieux problèmes constitutionnels.»

Tidwell lui-même va devoir défendre ces pratiques devant la justice car il fait partie de ceux nommés dans une class-action lancée après les déclarations d’un indic affirmant que le FBI l’a utilisé pour espionner de nombreuses mosquées en Californie du Sud.

Cet indic, Craig Monteilh, est un criminel condamné pour avoir arnaqué des revendeurs de cocaïne avant de travailler pour la Drug Enforcement Administration et, plus tard, pour le FBI. Cet homme de 49 ans, bien musclé et au crane rasé, est un dénonciateur très versatile : il s’est déjà fait passer pour un suprématiste blanc, un homme de main russe ou un trafiquant de drogue sicilien. Il raconte que quand le FBI l’a envoyé dans les mosquées (se faisant passer cette fois pour un musulman franco-syrien), on lui a demandé de jouer l’appât pour tout radical pouvant chercher à le convertir et de récolter toute information pouvant être utile pour forcer quelqu’un à devenir un indic, comme le visa, une relation extra conjugale, une activité criminelle ou des consommations de drogue. «Pour pouvoir les faire chanter», a déclaré Monteilh.

Le FBI dément officiellement faire chanter ses indics. «Nous avons interdiction d’utiliser les menaces ou la force», déclare Kathleen Wright, la porte parole du FBI. (Elle reconnaît quand même que le Bureau a empêché des indics d’être expulsés.)

Les anciens du FBI disent que la réalité est différente de la ligne officielle. «On peut contacter une cible et dire : on sait que vous avez une relation extra conjugale. Si vous coopérez on ne dira rien à votre femme, nous raconte un ancien officiel du contre-terrorisme du FBI. Est-ce qu’on appellerait réellement sa femme si la cible ne veut pas coopérer ? Pas toujours. C’est une question d’éthique, là – est-ce la bonne chose à faire – mais légalement, ce n’est pas vraiment un problème. Si vous obtenez l’information légalement, vous pouvez alors l’utiliser comme bon vous semble.»

Finalement, l’opération de Monteilh implosa de manière spectaculaire. En décembre 2007, la police d’Irvine, en Californie, l’accusa d’escroquer deux femmes de $157 000 dans une arnaque aux hormones de croissance. Monteilh maintint qu’il participait en réalité à une enquête du FBI dont les agents lui avaient ordonné de plaider coupable et de prendre huit mois pour ne pas se découvrir en tant qu’indic. Les agents lui avaient promis de l’innocenter plus tard. Mais cela n’arriva pas et Monteilh plaida devant le tribunal que le gouvernement l’avait mis en danger en laissant ses compagnons de cellule savoir qu’il était un indic. (Des agents du FBI m’ont dit que le Bureau ne conseillerait pas à un indic de plaider coupable de charge criminelle. A la place, les agents travailleraient avec les procureurs pour retarder ou annuler le procès.)

Le procès en class action demandé par l’ACLU stipule que Tidwell, alors assistant du directeur du bureau de Los Angeles, a signé pour l’opération de Monteilh. Et celui-ci répond qu’il est pressé de défendre le Bureau devant le tribunal. «Il n’existe pas de suspicion généralisée à l’égard de la communauté musulmane comme ils le croient, dit Tidwell. Nous ne faisons que chercher les mauvais gars. Tout ce qu’entreprend le FBI est considéré comme de la surveillance des musulmans. Je répondrai aux critiques : pensez-vous que nous avons le temps et l’argent pour surveiller toutes les mosquées et les organisations arabo-américaines ? Non. Ni l’envie.»

Les indics de l’ombre sont, bien sûr, aussi vieux que le FBI. Comme on dit au Bureau, «Pour attraper le diable il faut bien aller en enfer». Un autre dicton du genre est : «Le seul problème pire que d’avoir un indic est de ne pas en avoir.» Dans les années 1980, le FBI a organisé d’innombrables coups montés autour de la drogue, une grande source d’inspiration pour Hollywood, avec des attachés-case pleins de cocaïne, et Miami en toile de fond.

C’est peut-être parce que l’un des premiers coups montés terroristes reconnus s’est déroulé à Miami, bien qu’il n’ait pas été instigué par le FBI. Le protagoniste en était plutôt un garde du corps canadien et, comme le raconta le journal de Fort Lauderdale, Floride, en 2002, «un homme de 150 kg passionné d’armes à feu».

Il s’inscrit au magazine Soldier of Fortune et fréquente un magasin d’équipement pour la police sur Hollywood boulevard, au nord de Miami.

Howard Gilbert rêve d’être un agent de la CIA, mais manque d’expérience et d’actions réussies. Pour étoffer son CV, il prévoit d’infiltrer une mosquée de la banlieue en se faisant passer pour un musulman converti nommé Saif Allah. Il raconte alors être un ancien de la marine, expert en sécurité et, un soir, à la fin des années 2000, fait un discours sur la misère que subissent les Palestiniens.

«Ce fut la nuit où j’ai vraiment plongé dans le bain terroriste du sud de la Floride», se vantera-t-il plus tard au journal de Floride, Sun-Sentine.

Un jeune homme de 19 ans, Imran Mandhai, attiré par le discours, approche Gilbert et lui demande s’il peut lui fournir armes et entraînement. Gilbert, qui avait déjà fourni des informations au FBI, le contacte et demande de l’argent pour pouvoir aller plus loin dans l’affaire. (Il prétendit plus tard avoir reçu 6  000 dollars.) Mais il ne put aller jusqu’au bout, la cible ayant pressenti quelque chose de louche à propos de son nouvel ami.

Le Bureau mit alors un agent occasionnel d’origine libanaise, Elie Assaad, sur le coup. Il raconta à Mandhai qu’il était un associé d’Oussama Ben Laden, chargé d’établir un camp d’entraînement aux États-Unis. Gilbert suggéra alors des centrales électriques en Floride et Assaad promit d’amener les armes. Les agents du FBI arrêtèrent finalement Mandhai. Celui-ci plaida coupable devant le tribunal fédéral et fut condamné à 14 ans de prison. Ce fut le modèle de ce qui allait devenir le modus operandi du Bureau en matière de contre-terrorisme : identifier une cible, proposer un plan et passer à l’action.

Gilbert, quant à lui, ne profita pas de sa gloire, il ne travailla plus jamais pour le FBI et mourut en 2004. Assaad eut quelques problèmes quand sa femme, enceinte, appela le 911. Elle dit qu’il l’avait secouée et battue au point qu’elle avait peur pour son bébé pas encore né. Il fut arrêté, mais sa femme refusa de porter plainte.

La menace de prison n’empêcha pas Assaad de travailler avec le FBI sur ce qui allait peut être devenir l’attentat déjoué le plus important de l’après 11 septembre. En 2005, le bureau reçut d’un indic une information concernant un groupe de terroristes présumés localisés dans les environs de Miami. Un groupe composé de sept hommes, des Afro-américains et des Haïtiens, se faisait appeler Seas of David et suivait des croyances religieuses qui mélangeaient judaïsme, christianisme et islamisme. Ces hommes, vivant dans un hangar désaffecté, étaient des pratiquants d’arts martiaux et les enseignaient aux gamins du quartier. Le chef des Seas of David était Narseal Batiste, le fils d’un prêcheur de Louisiane, père de quatre enfants et ancien Guardian Angel.

En réponse à l’information de l’indic, le FBI lui demanda de porter un micro au cours des réunions avec ces hommes mais il n’arriva pas à diriger la conversation sur des plans terroristes. Il présenta alors le groupe à Assaad, se faisant maintenant passer pour un activiste d’Al-Qaïda. A sa demande, Batiste prit des photos des bureaux du FBI à North Miami Beach et fut enregistré en train de discuter d’un plan pour faire exploser la Sears Tower à Chicago. Assaad poussa Batiste et, plus tard les autres hommes, à prêter allégeance à al-Qaïda, même si la cérémonie (enregistrée et présentée comme preuve au procès) a un certain air de qui passe en premier ?

– Que la grâce de Dieu soit sur toi, ainsi que sa volonté, dit Assaad alors qu’il est assis dans une voiture avec Batiste. Répète après moi.

– OK, que la grâce d’Allah soit sur toi.

– Non, tu dois répéter exactement. Que la grâce de Dieu soit avec toi, ainsi que sa volonté.

– Ah bon, je peux pas dire Allah ?, demande Batiste.

– Si, mais c’est une version anglaise parce qu’Allah, tu peux le dire quand tu veux, mais…

– Ah oui, bien sûr.

– OK ?

– Que la grâce d’Allah soit avec moi. Ainsi que sa volonté, dit Batiste, ajoutant: Quelle est sa volonté ?

– De m’y engager, continue Assaad.

– De m’y engager.

– Frère.

– Frère, répète Batiste

– Euh, c’est… Euh, c’est quoi ton nom, frère ?

– Ah oui, frère Naz.

– OK, de m’y engager, répète l’agent.

– De m’y engager.

– Frère.

– Frère

– Tu n’as pas… Tu dois dire ton nom, s’énerve Assaad.

– Naz. Naz »

– Bon. De m’y engager. Je suis frère Naz. Tu peux dire de m’y engager. »

– De m’y engager, frère Naz. »

Le dialogue continue ainsi jusqu’à ce qu’Assaad fasse une référence au fait de «rester discret à propos de ce serment et des directives d’Al-Qaïda. »

Et Batiste s’arrête.

– Et de… Les directives de qui ? »

– Les directives d’Al-Qaïda, répond l’indic.

– Alors laisse-moi te demander quelque chose, là. Cela veut dire qu’Al-Qaïda sera au dessus de nous ? »

– Ah non, non, non, répond Assaad. C’est seulement une alliance. »

– Ah bon…, dit Batiste, qui semble résigné.

– C’est une alliance mais c’est aussi un engagement comme euh… Nous respectons vos règles, vous respectez les nôtres, explique Assaad.

– Hum, hum, grommelle Batiste.

– Et sous la direction d’Al-Qaïda, dit Assaad, attendant que Batiste répète.

– Ok, mais puis-je dire alliance ?, demande Batiste. Sous l’alliance d’Al-Qaïda ?

– Sous l’alliance, sous la direction…, réfléchit Assaad. Tu sais ce que tu vas dire ? Sous la direction et l’alliance d’al-Qaïda.

– D’accord, direction et alliance d’al-Qaïda, répond Batiste.

– C’est bon, dit l’agent. Maintenant tu t’es engagé et nous sommes alliés entre nous. Bienvenue, frère Naz, à al-Qaïda.

Ou pas. Car finalement l’enregistrement secret réalisé par Assaad suggère que Batiste, dont les affaires étaient difficiles et avaient du mal à payer le loyer de son hangar, était surtout occupé à tirer parti de son ami terroriste. Après avoir commencé par demander 50 000$ à l’agent du FBI, Batiste est enregistré, conversation après conversation, en train de demander quand il allait recevoir son paiement.

– Laisse-moi te poser une question, entend-on dans un des échanges. Une fois que je t’ai donné mon numéro de compte, combien de temps crois-tu qu’il faudra pour que je reçoive quelque chose ?

– Ah, mais si tu me grattes le dos, moi aussi je te gratte le dos. On est comme cela,répond Assaad.

– C’est bien, se rassure Batiste.

L’argent ne s’est jamais matérialisé. Aucun plan terroriste non plus. Pourtant, les procureurs fédéraux ont accusé Batiste et ses potes, que les médias ont surnommés les Sept de Liberty City, de conspiration en vue d’acte terroriste pour détruire des bâtiments et d’avoir engagé une guerre contre le gouvernement des États-Unis. La pièce maîtresse de l’ensemble des preuves était l’enregistrement du serment à Al-Qaïda. Assaad fut rémunéré 85 000$ pour son travail sur le cas. L’autre indic reçu 21 000$.

James J.Wedick, un ancien agent du FBI, fut engagé pour étudier le cas Liberty City comme consultant pour la défense. Selon son opinion, l’agent s’est contenté de cueillir des fruits à portée de main. «Ces gars n’auraient même pas pu trouver leur chemin au delà de leur rue, argumente Wedick. C’étaient des types à la rue. Et, oui, on nous a montré une image de quelqu’un portant allégeance à Al-Qaïda. Et alors ? Ils s’en foutent. Ils ne s’intéressent qu’à l’argent. Lorsque nous mettons un tel cas en avant pour suggérer au public américain que nous le protégeons, en fait on ne le protège pas. Les agents du FBI, au fond d’eux-mêmes, savent très bien que ce n’est pas vrai.»

En fait, le ministère de la Justice en a bavé pour parvenir à une conviction dans le cas des sept du Liberty City. Au cours de trois procès différents, les jurés ont bloqué sur la majorité des accusations, acquittant finalement deux des accusés et en condamnant cinq pour des crimes qui les ont menés en prison pour sept à treize ans. Quand tout fut terminé, Assaad déclara à la chaîne ABC News qu’il avait un sixième sens pour repérer les terroristes : «Dieu m’a accordé ce don

Par contre, il n’avait pas le don pour sentir venir les problèmes. Après l’histoire de Liberty City, Assaad déménagea pour le Texas et y monta une agence de mannequins bon marché. En mars, quand la police essaya de le faire se garer, il l’entraîna dans une course poursuite à travers El Paso (avec sa passagère sautant de la voiture à un moment donné), percuta la voiture d’un flic et finit par un tonneau sur la route. Contacté par téléphone, Assaad refusa de faire tout commentaire. Il garde son histoire pour ses éditeurs, a-t-il prétendu…

Trevor Aaronson

Article original  paru sur Mother Jones



19/01/2016

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