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NADEJDA SAVTCHENKO : COUPABLE POUR MOSCOU, HÉROÏNE POUR KIEV, ÉCHANGEABLE POUR TOUS

 

Tout ce qu’il faut savoir sur l’affaire Savtchenko

 


 
 
 
 
 
 

Mardi 22 mars, le tribunal de Donetsk (région russe de Rostov) a condamné la pilote ukrainienne Nadejda Savtchenko à 22 ans de prison pour « assassinat et tentative d’assassinat » après la mort de deux journalistes russes en juin 2014 dans le Donbass et à 30 000 roubles d’amende pour « franchissement illégal de la frontière russe ». Un procès décrypté par Le Courrier de Russie.

Audience de Nadejda Savtchenko. Crédits : Mikhaïl Potchouev/TASS
Audience de Nadejda Savtchenko. Crédits : Mikhaïl Potchouev/TASS

V comme verdict

22 ans. Le verdict de la cour de Donetsk est sans surprise. Ni pour les avocats de Nadejda Savtchenko, qui ne croyaient que peu à l’acquittement, ni pour la jeune Ukrainienne de 34 ans elle-même, qui s’y attendait depuis le début de son procès, le 15 septembre 2015.

 

Aux yeux de la justice russe, Nadejda Savtchenko est coupable d’avoir dirigé un tir d’artillerie sur les correspondants de la télévision publique russe VGTRK Igor Korneliouk et Anton Volochine, près de Lougansk, en juin 2014, puis franchi illégalement la frontière russo-ukrainienne, une semaine plus tard. Des crimes que Nadejda a toujours niés.

« Ce ne sont que des mensonges », a-t-elle déclaré lors de la lecture du verdict, ajoutant qu’elle ne comptait pas faire appel de cette décision.

 

Mais cette sentence met aussi fin à près de deux ans, depuis la capture de la jeune femme le 17 juin 2014, d’interrogatoires, de bras de fer et de doigts d’honneur, de deux grèves de la faim et de moultes tergiversations sur le sort de la pilote ukrainienne, qui a reçu le soutien de nombreux gouvernements occidentaux, de l’Allemagne aux États-Unis, en passant par la France.

Mais qui est Nadejda Savtchenko ?

Celle que l’Ukraine présente comme une héroïne, et la Russie, comme une criminelle, est avant tout une militaire professionnelle – et une sacrée tête de mule. Nadejda Savtchenko est née le 11 mai 1981, à Kiev, d’une mère couturière et d’un père mécanicien (décédé en 2003). Sa langue maternelle est l’ukrainien, mais elle parle aussi le russe. Ses proches la décrivent comme une enfant « têtue et courageuse », « prête à tout pour obtenir ce qu’elle veut ». Un comportement qui lui vaudra, au collège, le surnom de « Xena, la guerrière », raconte Tatiana Pivovar, amie et ancienne camarade de classe de Nadia.

 

C’est à cette époque que Nadejda se met en tête de devenir pilote, un rêve qu’elle caresse depuis son premier voyage en avion, à l’âge de quatre ans, a-t-elle expliqué, en 2009, à la revue ukrainienneFakty i kommentari. Fraîchement sortie de l’école, à 17 ans, Nadia tente sa chance à l’Université de l’armée de l’air de Kharkov. Mais la jeune femme est vite rattrapée par la dure réalité de l’institution : « Il y a juste un petit problème, tu es un femme, m’a lancé un gradé lors du dépôt de mon dossier.

 

Ce à quoi j’ai répondu : Avec quoi faut-il penser, quand on pilote un avion : sa tête ou ce qu’on a entre les jambes ? », se souvient-elle. La porte de l’université demeure fermée. Quatre ans durant, Nadia ne cesse de retenter sa chance à Kharkov. Entre-temps, elle intègre, sur les conseils de sa mère, une école de couture, puis étudie une année à la fac de journalisme à Kiev. Mais rien à faire, l’armée de l’air l’obsède, et elle parvient finalement à décrocher un entretien avec le général de l’université de Kharkov, qui lui conseille de servir un an dans l’armée avant d’intégrer l’école.

Nadejda lors de sa mission en Irak. Crédits : archives/Vesti
Nadejda lors de sa mission en Irak. Crédits : archives/Vesti

Sitôt dit, sitôt fait. Nadejda s’engage immédiatement dans l’armée ukrainienne, où elle est envoyée dans les transmissions. Pas question. Au bout de quatre mois, elle demande à être transférée dans les forces aéroportées, « au plus proche du ciel », dit-elle. La suite rappelle fortement le film À armes égales… « Le commandant m’a dit que si j’arrivais à courir 15 kilomètres dans la neige avec un sac de 15 kilos sur le dos, il me prendrait. Une semaine plus tard, j’intégrais les parachutistes », assure-t-elle. Soit. Après cette année de terrain, Nadejda retente sa chance à Kharkov.

 

En vain. Éconduite sous prétexte qu’elle n’a pas servi assez longtemps, elle rejoint ses anciens frères d’armes et apprend que son régiment est envoyé en Irak pour une mission de maintien de la paix. Au cours des six mois qu’elle y passe en tant que tireuse sur un blindé, entourée de 25 soldats hommes, elle obtient son surnom actuel dePoulia (« La balle »), manque d’être mariée à deux reprises – à un policier pour deux moutons et au prince Es-Souveïra pour 50 000 dollars – et fait même une fugue, le 8 mars. « Tout me saoulait : l’alcoolisme des soldats, les idiots du commandement et la fête du 8 mars, que je déteste. J’ai pris mes affaires et je suis partie en stop », raconte-t-elle dans son livreUn prénom fort : Nadia, écrit en détention en Russie.

Elle est retrouvée le lendemain, à 50 kilomètres de là, dans une base américaine.

En 2005, Nadejda était la seule élève de l'Université de Kharkov. Crédits : Vira Savtchenko
En 2005, Nadejda était la seule élève de l’Université de Kharkov. Crédits : Vira Savtchenko

Sa mission en Irak lui ouvre finalement les portes de l’université des forces aériennes, non sans l’aide du ministre de la défense d’alors, Anatoli Gritsenko, à qui Nadejda a envoyé une demande officielle. Mais les études de la jeune pilote ne se passent pas comme prévu. Son franc-parler et son caractère trempé lui jouent rapidement de mauvais tours avec ses chefs, peu habitués à traiter avec des femmes. Nadejda est renvoyée de l’université au bout de deux ans, qualifiée d’« inapte au pilotage ». Mais elle est une nouvelle fois sauvée grâce à l’intervention du ministère de la défense et réintégrée comme navigatrice de vol sur des hélicoptères Mi-24. La jeune femme termine sa formation en 2009, et continue comme navigatrice-pilote dans l’armée.

En privé, Nadejda semble être un loup solitaire, confiant seulement ne jamais avoir trouvé d’homme « qu’elle laisserait l’affaiblir ».

Le tournant

Fin février 2014, la révolution ukrainienne bat son plein sur la place Maïdan, à Kiev. Les affrontements font rage entre manifestants pro-européens et forces de l’ordre. Nadejda, alors stationnée à Brody, à 400 km à l’ouest de la capitale ukrainienne, prend deux semaines de permission pour rejoindre le mouvement de protestation au sein de la brigade des vétérans d’Afghanistan, sous les ordres de Petr Mekhed (ministre adjoint de la défense du gouvernement ukrainien issu de Maïdan, jusqu’en octobre 2015). « C’était une décision personnelle. Je soutenais totalement mon peuple dans son désir de vouloir vivre librement, fièrement et honnêtement », a-t-elle déclaré aux enquêteurs russes lors de ses premiers interrogatoires.

 

Diverses informations circulent à propos de sa réelle activité sur la place. D’après Valentin Likholit, membre de la brigade et actuel commandant du 72e régiment mécanique de l’armée ukrainienne, Nadia était chargée de missions d’observation et d’éclairage, car « son expérience en Irak lui permettait de relever des choses que les autres ne voyaient pas ». Nadejda, pour sa part, assure qu’elle se contentait d’administrer des premiers soins aux blessés et de « calmer le jeu ».

Plusieurs vidéos circulant sur Internet, qui montrent la jeune femme s’interposant entre les deux camps autour des barricades, tendent à confirmer ses dires. Toutefois, les informations concrètes manquent sur le sujet.

Le 22 février, le président en exercice Viktor Ianoukovitch quitte le territoire sous la pression de la rue. La situation en Ukraine évolue alors à vitesse grand V. Kiev se dote d’un nouveau gouvernement, qui n’est pas du goût de tous. Dès début mars, la Crimée exprime sa volonté de quitter le giron ukrainien. Un référendum est organisé le 16 mars et, le 18 mars, la péninsule estrattachée à la Fédération de Russie. Courant avril, c’est au tour des régions de Donetsk et de Lougansk, à l’est du pays, de proclamer leur indépendance et d’organiser des référendums d’autodétermination.

 

Nadejda est en service à Brody. Le 13 avril, le président intérimaire ukrainien Oleksandr Tourtchinov lance une « opération antiterroriste » dans le Donbass afin de reprendre le contrôle des bâtiments administratifs. Plusieurs régiments de l’armée ukrainienne sont envoyés sur place. Nadejda n’en fait cependant pas partie, son commandement refusant de la laisser partir. Après plusieurs semaines de vaines négociations, elle prend finalement un congé pour rejoindre l’est du pays, autour du 2 ou 3 juin. « Ç’avait été très dur pour moi de regarder de loin les événements de Crimée. La mission d’un officier est de protéger son territoire, mais le commandement n’avait donné aucune consigne. Sans l’affaire de la Crimée, il n’y aurait pas eu de guerre dans le Donbass. Je n’ai rien contre les habitants de ces régions, ce sont tous des Ukrainiens. Mais ils sont égarés », a expliqué Nadejda lors d’un de ses premiers interrogatoires en Russie.

 

Dans le Donbass, elle rejoint le bataillon Aïdar, un des trente régiments de volontaires ukrainiens intégrés aux forces de sécurité au début de la guerre civile. « Le comportement de Nadejda est très typique de la période. De nombreux soldats ukrainiens réguliers ont rejoint les rangs des volontaires pour se battre réellement », explique Igor Goujva, journaliste et politologue ukrainien, rédacteur en chef de la revue en ligne Strana.ua et propriétaire de la holding médiatique Invest Group (Vesti, Vesti.ua, UBR).

 

A noter que le bataillon Aïdar jouit aujourd’hui d’une réputation sulfureuse, souvent présenté comme un des acteurs les plus violents du conflit. Un rapport d’Amnesty International de septembre 2014 appelait d’ailleurs le gouvernement ukrainien à mettre un terme aux crimes (enlèvements, détentions illégales, tortures, vols, exécutions, meurtres) commis par Aïdar dans le nord de la région de Lougansk – précisément là où Nadejda Savtchenko affirme les avoir rejoints.

Nadejda dans les rangs du bataillon Aïdar. Crédits : capture Youtube
Nadejda dans les rangs du bataillon Aïdar. Crédits : capture Youtube

Nadejda raconte dans ses entretiens avec les enquêteurs russes qu’elle y formait de jeunes recrues au tir et à la tactique. Andreï Omeltchouk, ex-combattant d’Aïdar, explique de son côté que la jeune femme se battait contre « l’anarchie qui régnait au sein du bataillon ». « Presque tous les hommes étaient des manifestants de la place Maïdan, et Nadejda luttait contre leur manque de discipline pour remettre de l’ordre et de l’autorité dans les rangs. Et elle était écoutée », a-t-il déclaré à BBC Ukraine.

 

Parallèlement, de récents témoignages, publiés courant mars 2016, présentent la volontaire comme une véritable tortionnaire avec les prisonniers. Le père Vladimir Maretski, religieux, affirme notamment avoir été fait prisonnier et interrogé par Savtchenko. « Elle nous frappait sur les parties génitales, nous piétinait. Elle a même proposé à ses chefs de nous fusiller puis de vendre nos organes, mais on le lui a interdit. Ça a été la pire journée de toute ma vie », a-t-il confié au quotidien russe Komsomolskaïa Pravda.

Le drame

Le 17 juin 2014, aux alentours de 11h, une équipe de la chaîne télévisée publique russe VGTRK est touchée par un tir de mortier à un carrefour, près des villages de Metallist et de Stoukalova Balka, au nord de Lougansk. L’ingénieur du son Anton Volochine meurt sur le coup, le journaliste Igor Korneliouk décède quelques heures plus tard à l’hôpital.

Igor Korneliouk et Anton Volochine.
Igor Korneliouk et Anton Volochine.

Les combats sont alors féroces dans la région entre insurgés pro-russes, d’une part, et armée régulière et bataillons de volontaires ukrainiens, de l’autre. Dans la zone où les journalistes ont été bombardés, notamment, des tirs de roquette ukrainiens ont tué une centaine d’insurgés et de civils dans la nuit du 14 au 15 juin, dans la localité de Stchastié, alors aux mains des forces pro-russes. Nadejda Savtchenko est arrêtée et faite prisonnière par des miliciens pro-russes de la république de Lougansk près de Metallist vers 12h30.

 

Dans une vidéo publiée par ces derniers deux jours plus tard, la pilote apparaît coiffée d’un bonnet jaune « Autodéfense Maïdan » et affirme aux insurgés « ne pas être un sniper ». Selon l’enquête en cours, qui s’appuie sur les témoignages de nombreux combattants pro-russes présents lors de son arrestation, la jeune femme a été faite prisonnière juste après le tir sur les journalistes, et son interpellation a quasiment mis fin aux bombardements dans le secteur. Mais Nadejda dément toutes ces accusations en bloc, soulignant qu’elle « fait partie de l’armée de l’air et non de l’artillerie, n’a jamais vu ces journalistes et ne tire pas sur des civils non armés ».

Tout au long du procès, la défense a soutenu que la pilote avait été faite prisonnière avant le tir sur les journalistes, vers 10h30, s’appuyant sur le relevé des appels de son téléphone portable et l’étude de la vidéo de son arrestation. Cette dernière, selon un expert-astronome, confirmerait que Nadejda a été interpellée avant 11h du matin.

 

Nadejda est ensuite conduite par les miliciens à Lougansk, où, selon l’enquête, elle passe un peu moins d’une semaine en détention. Que s’y passe-t-il ? Silence radio. Et comment se retrouve-t-elle en Russie ? La pilote ukrainienne assure y avoir été conduite illégalement, cagoulée et menottée par les miliciens, puis remise au Comité d’enquête russe. Les représentants de ce dernier avancent une toute autre version.

Dobro pojalovat !

Selon les enquêteurs russes, Nadejda aurait été libérée par les miliciens, puis accompagnée par eux en voiture jusqu’au poste frontalier de Donetsk Severny, à la frontière russo-ukrainienne, le 23 juin. Vêtue de sa tenue de camouflage ukrainienne, sans papier ni argent, elle aurait traversé la frontière avec le fl ux de réfugiés ukrainiens, très nombreux à l’époque, prétextant avoir perdu tous ses papiers dans un incendie et désirant demander l’asile en Russie. Dobro pojalovat ! Nadejda aurait donc pénétré « de son plein gré » en territoire russe, puis fait du stop au bord de la route. Le rapport mentionne ensuite la déposition d’un certain Alexeï Miroshnikov, psychologue militaire travaillant dans les camps de réfugiés, qui aurait pris la jeune femme en voiture. Selon ce dernier, Nadia voulait rejoindre le village de Kantemirovka et disait ne pas avoir d’argent.

 

L’homme aurait déposé la jeune femme à une station service près de Taly, quelques kilomètres avant le village, soulignant que le lieu serait plus propice pour qu’elle reparte en stop. Il lui aurait également donné 15 000 roubles, bien qu’elle n’ait rien demandé. Plusieurs reportages réalisés par la suite sur les lieux assurent que les employés de la station n’ont jamais vu ni Nadejda, ni aucun des enquêteurs. Bref. Toujours selon l’enquête, une voiture s’arrête ensuite avec, à son bord, deux Sergueï, de retour du sauna. Nadejda monte avec eux. Le rapport indique que les trois individus ne se sont pas adressé la parole dans la voiture.

 

Quelques minutes plus tard, un policier les arrête pour non-port de la ceinture de sécurité. Il est environ 23h. Intrigué par la présence de cette jeune femme en tenue militaire ukrainienne, l’agent aurait contacté directement le FSB. Arrivés sur place après cet appel, les services spéciaux auraient proposé à Nadejda de la conduire à Voronej, au Comité d’enquête, afin de régler plus facilement son problème de papiers d’identité. Nadejda aurait de nouveau accepté « de son plein gré ». Savtchenko passe une semaine à Voronej, installée dans le motel Evro, interrogée en qualité de témoin de l’assassinat des journalistes. Plusieurs vidéos de ces interrogatoires, diffusées sur Internet, montrent une Nadejda collaborant docilement et dans le calme, parlant de Maïdan et du Donbass.

 

 
 

L’enquête affirme que la jeune Ukrainienne était hébergée gratuitement et évoluait sans surveillance ; elle, de son côté, assure avoir été en permanence accompagnée de deux gardes, contrainte de « dormir, se doucher et se rendre aux toilettes la porte ouverte ». Début juillet, Nadejda est finalement directement accusée de l’assassinat des journalistes et placée en détention provisoire. Pourquoi cette femme, soldat ukrainien, aurait-elle subitement souhaité se rendre en Russie pour la première fois de sa vie – précisément à ce moment ? La question demeure sans réponse.

 

Le procès débute finalement plus d’un an plus tard, le 22 septembre 2015, dans la petite ville russe frontalière de Donetsk, dont le nom rappelle de façon évidente le fief pro-russe dans la lutte contre le nouveau pouvoir de Kiev.

Guerre médiatique

Le procès Savtchenko devient dès lors une bataille de plus dans cette guerre qui n’a jamais voulu dire son nom. Chaque audience prend la forme d’un bras de fer entre la jeune femme et la justice, la défense étant assurée par trois avocats russes bien connus de la presse : le très médiatique Ilya Novikov, célèbre opposant au gouvernement russe, Mark Feïguine et Nikolaï Polozov, avocats notamment des Pussy Riot. Les défenseurs s’attellent, au-delà du strict processus judiciaire, à créer autour de l’affaire un véritable show. « C’est indispensable, admet Novikov lui-même. Nous avons absolument besoin qu’on ne cesse de parler de toute cette histoire – sinon, c’est la défaite assurée. »

 

Ainsi la défense met-elle les bouchées doubles, faisant en sorte que Savtchenko bénéficie d’un fort soutien de la classe politique ukrainienne. Dès octobre 2014, la pilote est élue députée du parti de Ioulia Timochenko, Batkivchtchina (« Patrie »), à la Rada, et Kiev l’inscrit même parmi les membres de la délégation ukrainienne à la séance du 25 décembre de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe.

Action de soutien à Nadejda Savtchenko à Kiev en 2016. Crédits : Zuma\TASS
Action de soutien à Nadejda Savtchenko à Kiev en 2016. Crédits : Zuma\TASS

Une campagne baptisée #FreeSavtchenko est également menée par la sœur de l’accusée, Vira, qui lui assure le soutien de nombreux hauts représentants européens et américains tout au long du procès. Nadia devient un véritable héros national en Ukraine, un symbole de la résistance anti-russe. Coupable ou non, membre ou non d’un bataillon à la très mauvaise réputation… : ces questions ne sont même plus à l’ordre du jour.

 

« Nadejda est une jeune femme mignonne, pilote de l’armée, qui a fait partie d’un contingent de maintien de la paix et même participé à des émissions télévisées : c’est une personnalité dont il était aisé de faire une héroïne. D’autant qu’en Ukraine, elle n’est pas associée aux heures sombres du bataillon Aïdar, plus tardives », explique Igor Goujva.

 

Marina Akhmedova, journaliste russe réputée pour son regard très équilibré sur la crise ukrainienne, confirme : « Le sort d’un homme aurait moins intéressé : les hommes, ça part à la guerre, ça meurt au combat – banal. Mais une femme, c’est l’idéal pour organiser une bonne campagne de com’. Une femme attire davantage l’attention, il se forme une image tragique qui ne fonctionne pas avec un homme. Comme dans le cas des Pussy Riot – la détention de l’artiste russe Pavlenski ne fait pas autant réagir », analyse-t-elle.

Casse-tête juridique

Mais oublions un instant Savtchenko la femme pour revenir sur l’affaire. Car celle-ci constitue un véritable précédent dans la pratique judiciaire russe : une étrangère, lieutenant d’une armée étrangère, députée et même membre du Conseil de l’Europe, est jugée par une cour russe pour un meurtre commis dans un autre État, lors d’un conflit armé auquel la Russie ne participe pas officiellement… « L’analyse juridique de cette affaire est presque une mission désespérée, admet Gleb Bogouch, directeur de la faculté juridique de la MGU et consultant du cabinet juridique Threefold Legal Advisors.

 

Les deux parties, derrière lesquelles se tiennent très certainement les autorités ukrainiennes et russes, ne proposent pas seulement des versions contradictoires des événements – par leurs agissements, elles ne font qu’embrouiller de plus en plus la situation. Au final, peu importe le verdict de la cour de Donetsk : personne ne croit plus ni à l’indépendance de la justice, ni à l’authenticité des faits avancés, ni d’un côté ni de l’autre », explique l’expert dans uneanalyse pour le centre Carnegie.

 

Gleb Bogouch éclaircit cependant plusieurs points. Primo, Moscou n’étant pas officiellement un acteur du conflit ukrainien, elle ne peut participer aux processus de libération ou d’échange de prisonniers prévus par les accords de Minsk entre Kiev et les séparatistes. Deuzio, le Code pénal russe (article 12) autorise la Russie à juger un ressortissant étranger pour le meurtre de l’un de ses citoyens, commis à l’étranger. « L’immunité liée à l’appartenance au Conseil de l’Europe ne peut intervenir ici, vu que Savtchenko est jugée pour un acte bien antérieur à son élection », précise le juriste.

Nadejda lors d'une audience en 2015. Crédits Youtube
Nadejda lors d’une audience en 2015. Crédits : Youtube

La Russie n’est d’ailleurs pas la seule à avoir recours à de telles pratiques, tient pour sa part à préciser Vitali Leïbine, rédacteur en chef de la revue russe Rousski Reporter. « Les Etats-Unis et Israël enlèvent régulièrement des étrangers suspectés de crime contre leurs ressortissants », rappelle-t-il. Toutefois, s’empresse-t-il d’ajouter, Moscou n’assume pas publiquement une telle approche. « La Russie n’a jamais déclaré qu’elle poursuivrait les meurtriers de ses ressortissants partout dans le monde. Elle ne l’a toujours fait que dans l’ombre, notamment en s’occupant de combattants tchétchènes réfugiés dans d’autres pays », explique Vitali Leïbine.

 

Pour autant, le rédacteur en chef de Rousski Reporter estime que la Russie a commis des erreurs dans la gestion de cette affaire et qu’elle serait « heureuse de se débarrasser » de Savtchenko. « Cette arrestation n’est dans les intérêts ni de la Russie, ni de la paix. Moscou a sûrement très envie d’échanger la pilote mais elle ne peut le faire maintenant, alors que de nombreux États étrangers le lui demandent. La Russie ne peut pas montrer qu’elle cède aux pressions extérieures », conclut-il.

Héroïne non grata

Nadejda aurait d’ailleurs pu être échangée à plusieurs reprises, assure Dmitri Sneguirev, activiste ukrainien qui recueille des informations sur les territoires non contrôlés par Kiev. À l’en croire, les miliciens de Lougansk auraient tenté d’échanger Savtchenko dès le 19 juin 2014. « Vira a confirmé qu’on lui avait proposé l’échange de quatre combattants pro-russes contre sa sœur. Vladimir Gromov, directeur du renseignement de la milice de Lougansk (que Savtchenko accuse d’être à l’origine de son enlèvement) a essayé par deux fois, le 20 juin, d’organiser cet échange au barrage routier de Metallist. Les services secrets ukrainiens étaient au courant mais ils ne considéraient pas encore Savtchenko comme une monnaie d’échange importante », explique le militant.

 

La partie ukrainienne avait une autre idée en tête, et surtout une autre carte à échanger : Olga Koulyguina, grande amie d’Alexandre Borodaï, ancien président du Conseil des ministres de la République populaire de Donetsk et actuel directeur de l’Union des volontaires du Donbass, arrêtée par les forces ukrainiennes le 30 mai 2014 à la frontière, avec 10 000 dollars en poche. « À l’époque, pour les Ukrainiens, Koulyguina avait plus de valeur que Savtchenko. Les services secrets voulaient récupérer 20 personnes en échange », affirme Sneguirev.

 

Viktor Rouban, directeur du Centre ukrainien pour la libération des prisonniers, affirme pour sa part que Kiev a directement rejeté l’idée d’échanger Koulyguina contre Savtchenko. « Et ensuite, c’était trop tard : Nadejda était déjà en Russie », se souvient-il. Olga Koulyguina a finalement été échangée contre 17 soldats ukrainiens le 24 septembre 2014.

Nadejda Savtchenko faisant un doigt d'honneur au juge à Donetsk en mars 2016. Crédits : capture Youtube
Nadejda Savtchenko faisant un doigt d’honneur au juge à Donetsk en mars 2016. Crédits : capture Youtube

Il faut ensuite attendre mai 2015 et l’arrestation près de Stchastié, dans la région de Lougansk, d’Alexandre Alexandrov et Evgueni Erofeev, présentés par Kiev comme des espions russes, pour imaginer un nouvel échange, même si Savtchenko avait déjà refusé publiquement de « servir de monnaie ». Le signal venait de Vladimir Poutine en personne, qui avait soulevé la possibilité d’un échange dans un cadre équitable au format « tous contre tous », fin 2015. « Petro Porochenko aurait pu se mettre d’accord avec Poutine à ce moment-là, faire des compromis. Mais cela n’a pas été fait », poursuit Rouban.

 

Pour de nombreux experts russes et ukrainiens, la position du président ukrainien dans cette affaire est à relier au « danger politique » qu’aurait représenté une Nadejda Savtchenko de retour en Ukraine. « Moscou avait bien plus intérêt que Kiev à un éventuel échange, car Nadejda représente un véritable danger pour les dirigeants actuels : elle est devenue bien trop populaire ces derniers temps… », affirme notamment Mikhaïl Pogrebinski, directeur du Centre d’études politiques et des conflits à Kiev.

 

Toutefois, précise Igor Goujva de Strana.ua, le président ukrainien ne pourra pas faire durer le suspense trop longtemps, au risque que « la détention de l’héroïne en Russie ne se retourne contre lui ». « Si Savtchenko est certes plus utile à Porochenko prisonnière en Russie, le fait de ne rien faire pour la libérer peut aussi être considéré comme une trahison par une grande partie des Ukrainiens », explique-t-il.

 

Ainsi, dès l’annonce du verdict, le président ukrainien s’est empressé de proposer publiquement un échange de Savtchenko contre les deux « espions » russes. Balle au centre.



25/03/2016

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