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Pour la majorité des Ukrainiens, Moscou n’est pas un ennemi

 
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Guerre en ukraine

A Minsk le 11 février. Mykola Lazarenko

 

LCDR : Des gens comme Yarosh constituent- ils une majorité, aujourd’hui ?

V.L. : Non. Pour la majorité des Ukrainiens, Moscou n’est pas un ennemi. Aujourd’hui, le gouvernement ukrainien est aux mains d’une minorité nationaliste qui considère justement la Russie comme un ennemi et qui impose son avis, à l’aide d’une propagande très puissante, au plus grand nombre d’Ukrainiens. La propagande marche très bien, mais un jour, elle cessera, et la situation va revenir à la normale. Dans toute l’histoire de l’Ukraine indépendante, ont toujours gagné des partis et des leaders qui avaient prôné les relations amicales avec la Russie.

Nous avons deux nations ukrainiennes.

LCDR : Sauf Iouchtchenko…

V.L. : Eff ectivement, vous avez raison. En 2005, Iouchtchenko a gagné, mais en 2006 déjà, c’est le parti des Régions [de Ianoukovitch] qui a remporté les élections législatives. L’Ukraine pourrait devenir un pays plus démocratique, plus développé et plus intéressant que la Russie si seulement les chefs d’État ukrainiens avaient trouvé une forme de cohabitation pour les Ukrainiens qui aiment la Russie et pour ceux qui ne l’aiment pas. Car actuellement, nous avons deux nations ukrainiennes, il y a des Ukrainiens qui sont allés à l’école à l’Union soviétique et pour qui les Russes sont un peuple frère. Il y a aussi des Ukrainiens qui viennent des régions qui, jadis, ont appartenu à la Pologne et à l’empire austro-hongrois et dont les ancêtres, pendant les Première et Seconde guerres mondiales, s’étaient battus dans l’autre camp que les Russes et les Ukrainiens de l’Est.

 

Ces Ukrainiens occidentaux ont leur vision propre de ce qu’est la nation ukrainienne, et c’est leur modèle de nationalisme ukrainien qui a été pris par le gouvernement ukrainien comme fondement de la construction d’une Ukraine indépendante. J’espère que nos partenaires européens et américains ne comprennent tout simplement pas quel projet ils cautionnent en ce moment. Car soutenir un projet ukrainien antirusse, c’est déclencher une guerre civile, et c’est précisément ce qui a été fait. Les dirigeants ukrainiens qui sont arrivés au pouvoir après la révolution auraient dû faire ne seraient-ce que quelques pas symboliques envers les populations russophones, cela aurait suffi pour éviter les tragédies qui ont suivi.

Les gens sont arrivés au pouvoir sur une vague de violence.

LCDR : La Crimée serait restée au sein de l’Ukraine…

V.L. : Sans aucun doute. Le problème, c’est que les gens qui sont arrivés au pouvoir en Ukraine l’ont fait sur une vague de violence, et ils ne pouvaient plus s’arrêter. Ils ont cru à l’efficacité de la violence. La tragédie d’Odessa, où 50 personnes ont trouvé la mort dans le feu, est une suite logique de Maïdan. En ayant recours à la violence, les activistes pro-Maïdan ont triomphé de leurs opposants et réussi à les faire partir de la scène politique. L’opposition à Odessa est aujourd’hui dans la clandestinité, des dizaines de gens sont actuellement en prison – nulle part en Europe vous ne trouverez autant de prisonniers politiques qu’aujourd’hui en Ukraine.

LCDR : Il y a aussi des gens qui disent que si Strelkov n’avait pas pris Slaviansk en avril dernier, on n’aurait pas de guerre aujourd’hui…

V.L. : Affirmer ceci, c’est comme dire que les gens sont sortis sur la place Maïdan parce que les Américains les y ont poussés. Se dire que les gens à Kiev et à Lviv aspirent à la liberté et à l’expression de leurs valeurs politiques, et en même temps prétendre que les gens à Donetsk, Kharkiv ou Odessa seraient privés de ces aspirations, c’est faire preuve d’un mépris absolu qui s’apparente au racisme. Mes amis à Kiev, avec qui je ne parle pas pour le moment mais qui restent néanmoins mes amis, m’ont dit plus d’une fois que les gens à Donetsk sont passifs et qu’il sera facile de les mater. Nous aspirons à la liberté, et eux, ils font ce qu’on leur dit de faire – voilà ce qu’ils me disaient. Mais ils ont tort. Tous les gens sont dignes de vie et de liberté. Le problème de l’Ukraine, c’est que les gens qui la dirigent actuellement éprouvent le mépris le plus profond envers plus de la moitié de leur population. Si c’était faux, on n’aurait pas de guerre en ce moment.

Qui va nourrir 46 millions d’Ukrainiens ?

LCDR : Le mépris, c’est bien fort comme sentiment. En êtes-vous sûr ?

V.L. : Absolument, en voilà un autre exemple. Cette année, la fête du 9 mai ne sera pas réellement célébrée en Ukraine : nous en arrivons donc à une situation où ceux qui ont combattu les nazis seront moins honorés que ceux qui ont combattu avec eux. Le 9 mai, c’est pourtant une des fêtes les plus importantes pour beaucoup d’Ukrainiens ; un État qui oblige sa population à travestir la mémoire de ses ancêtres commet une faute grave. Combien de temps ce gouvernement compte-t-il rester en place, voici la question que je me pose. Si le gouvernement ukrainien voulait maintenir un semblant d’unité nationale, il aurait pu au moins agir en cachette, payer de grosses retraites aux descendants des criminels nazis, par exemple, s’il y tient tellement.

 

Le problème, c’est que le gouvernement ukrainien actuel agit de la façon la plus ostentatoire possible. Je peux comprendre pourquoi les nationalistes ukrainiens agissent de la sorte : leur idéologie a été formée entre deux guerres, ses partisans ont été largement soutenus par le Canada et les États-Unis qui pensaient les utiliser dans leur lutte contre l’Union soviétique. Ces gens-là croient sincèrement que tant que la Russie existera, ils ne trouveront jamais le bonheur. Le sens réel de leur révolution était de détruire la Russie et non de construire une nouvelle Ukraine. Mais pourquoi nos partenaires occidentaux soutiennent-ils cette idéologie en tant qu’étatique, c’est ça que je n’arrive pas à comprendre. Cette politique a pu marcher dans les Pays baltes, qui sont devenus membres de l’UE et à qui l’UE a accordé des aides importantes. Mais aujourd’hui, l’UE n’est plus vraiment prête à aider l’Ukraine comme elle a aidé l’Estonie, la Lituanie et la Lettonie. Et voilà ce que les Russes n’arrivent pas à comprendre.

 

Pourquoi l’UE a-t-elle tellement insisté pour que l’Ukraine rompe ses liens économiques avec la Russie puisque, de toute manière, l’UE ne s’apprêtait pas à compenser ses pertes ? C’est là que le Kremlin s’est mis à se demander si nos partenaires occidentaux ne cherchaient pas, justement, à mener l’Ukraine à sa chute. Ils ont amené au pouvoir un gouvernement nationaliste, ils ont initié la rupture des liens économiques avec la Russie, provoqué un désastre économique en Ukraine, ils soutiennent les programmes du FMI qui mènent à la réduction drastique des aides sociales et à la désindustrialisation du pays. Et avec cela, ils ne répondent pas à la question : mais qui va les nourrir, ces 46 millions d’Ukrainiens ? Le seul moyen de garder une Ukraine unie et la paix en Europe, c’est de cesser d’obliger les Ukrainiens à choisir entre l’Occident et la Russie. Parce que quand on l’oblige à choisir, on la déchire.

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14/02/2015

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