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POURQUOI FALLAIT-IL DÉTRUIRE LES ÉCHOPPES DE MOSCOU

 

« Si ces échoppes ont disparu en une nuit, ce n’est pas uniquement parce que les autorités l’ont décidé. C’est avant tout parce que les mentalités ont changé. »


 

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Dans la nuit du 8 au 9 février, Moscou a vécu une petite révolution : 97 échoppes installées à la sortie des stations de métro ont été détruites à coups de bulldozers. L’opération a été menée sur ordre de la mairie. Les commerces, déclarés illégaux, ont été rasés en l’espace de quelques heures. Pour se justifier, la mairie en a appelé au Code civil. Ce dernier prescrit que les autorités municipales peuvent détruire un bâtiment illégal sans l’aval d’un tribunal. Un bâtiment est considéré comme illégal s’il est construit sur un terrain non autorisé.

Après la démolition des pavillons commerciaux à proximité de la station de métro "Novoslobodskaya". Crédits : Valery Sharifulin / TASS

Après la démolition des pavillons commerciaux à proximité de la station de métro « Novoslobodskaya ». Crédits : Valery Sharifulin / TASS

Les échoppes situées à la sortie du métro se trouvent dans des lieux où passent les câbles du métro. Elles gênent l’accès pour les ingénieurs et représentent un danger pour la population, ont assuré les autorités. La question se pose néanmoins : pourquoi cette gêne n’a été constatée qu’aujourd’hui, alors que ces échoppes existent depuis bientôt 26 ans ?

Pour répondre, il faut remonter dans l’histoire de la capitale russe, plus précisément à l’année 1991. L’URSS vient d’expirer. L’argent se dévalue rapidement. Les économies bancaires des Russes ne valent plus rien. Les entreprises ferment. Les salaires dans les écoles et les hôpitaux se réduisent drastiquement. Les retraites fondent. Des millions de gens se retrouvent au chômage, et aucune allocation n’est prévue.

Nombreux sont ceux qui rangent leurs diplômes d’ingénieurs au fond de leurs armoires – avec leur orgueil –, dénichent ce qu’ils ont de plus précieux chez eux et vont le vendre dans la rue. Oui, comme pendant la guerre. Des grands-mères s’entassent sur la place Loubianka avec leurs petites statuettes de porcelaine, soigneusement disposées sur des caisses de bois.

Le nouveau Premier ministre, Iegor Gaïdar, tout juste revenu de Chicago, où il a appris l’économie de marché, en passant devant ces petites vieilles dans sa limousine noire, s’attendrit : « En regardant ces femmes courageuses, je me suis dit que les bolchéviques n’avaient pas pu anéantir chez les Russes l’envie d’entreprendre ! », se félicitera-t-il, plus tard, dans ses mémoires.

Tout le pays se met au commerce, et c’est à cette période que la Russie se remplit de kiosques. Ils apparaissent à chaque coin de rue. À travers leurs vitres grillagées – sinon n’importe qui pourrait les briser et voler les marchandises ! –, on vend de tout, en mettant l’accent sur les cigarettes et l’alcool. Et à tout le monde, y compris aux enfants. Car la seule chose qui compte désormais, c’est l’argent, et si tu n’en as pas, tu crèves, tout simplement. Et c’est à cette période que les « entrepreneurs » les plus habiles arrivent à négocier avec la mairie de Moscou la construction d’échoppes près des stations de métro.

Construits à la va-vite de bric et de broc, ils font quelques étages, gênent le passage, enlaidissent la ville – mais qui s’en soucie alors ? C’est l’ère du tout-permis. Les règlements anciens sont abolis, les nouveaux pas encore établis. Les questions de propriété se règlent à coups de fusil, et c’est celui qui survit qui récupère le lot. On ne sait pas, aujourd’hui, qui précisément et sous quelles conditions a été autorisé à construire ces échoppes à proximité des bouches de métro.

On se doute, en revanche, que ces gens devaient avoir des amis parmi les fonctionnaires haut placés, qui ont rendu l’impossible possible. Le récent témoignage du chef du département du commerce de la mairie de Moscou, Alexeï Nemeriouk, confirme cette hypothèse. Il a confié au quotidien RBC avoir reçu, ces derniers mois, des dizaines de propriétaires et leurs représentants, qui assuraient avoir des « protecteurs très haut placés » et demandaient que l’on ne touche pas à leur « petite entreprise ».

Ce qui est certain, aussi, c’est qu’au cours des 25 dernières années, les propriétaires de ces échoppes se sont enrichis pour plusieurs générations à venir. Toujours selon RBC, les échoppes du centre-ville se louaient un million de roubles mensuels le mètre carré.

M. Nemeriouk affirme que certains propriétaires touchaient jusqu’à 200 000 dollars par mois. Des bénéfices faramineux, qui n’ont pourtant pas motivé les propriétaires à installer ne serait-ce que des toilettes dignes de ce nom dans leurs commerces ! Dans une grande partie de ces pavillons, les vendeurs devaient utiliser des seaux pour se soulager ou, dans le meilleur des cas, courir au McDo le plus proche.

Les employés des services d'utilité publique de la ville lors de la démolition des pavillons commerciaux construites illégalement à proximité des stations de métro "Novoslobodskaya". Crédits : Christina Kormilitsyna / Kommersant

Les employés des services d’utilité publique de la ville lors de la démolition des pavillons commerciaux construites illégalement à proximité des stations de métro « Novoslobodskaya ». Crédits : Christina Kormilitsyna / Kommersant

Construites à une période de transition entre deux époques, à un moment où les arrangements et les règles tacites remplaçaient toutes les lois écrites, ces échoppes étaient condamnées dès leur apparition. Elles étaient vouées à disparaître le jour où la norme et l’ordre reprendraient le dessus sur le chaos. Et ce jour est arrivé, le 9 février 2016 – à minuit pile.

La nouvelle donne ne fait pas que des heureux. Les propriétaires hurlent à l’injustice. Mais la situation de leurs échoppes est effectivement illégale. Les commerces gênent l’accès aux infrastructures de transport, et ce n’est pas parce que les autorités ont laissé durer cette situation pendant 25 ans qu’elles n’allaient pas se réveiller un jour et vouloir la corriger.

Les locataires sont tout aussi indignés. Bien que prévenus largement en avance de la destruction imminente des échoppes, ils ont choisi de continuer leur commerce jusqu’au jour J pour ensuite, sous le feu des caméras, fuir avec leurs cartons sous le bras. Une stratégie bien plus intéressante, en effet. Comme ça, on vend le maximum, puis l’on se déclare victime des autorités. Mais les points de vente vacants situés dans des bâtiments parfaitement légaux ne manquent pas à Moscou. Les locataires n’auront qu’à déménager.

Enfin, les vendeurs, qui se sont retrouvés au chômage du jour au lendemain, sont également désespérés. Leur situation est en effet déplorable, mais on peut être certain qu’ils ne resteront pas longtemps sans travail. Il suffit de feuilleter n’importe quel journal de petites annonces pour s’en rendre compte : les vendeurs et les serveurs sont extrêmement demandés dans la capitale. En outre, le département de l’emploi de la mairie a promis d’aider les employés des commerces démolis à retrouver du travail.

Une chose est sûre : la démolition de ces échoppes marque la fin d’une époque. Le commerce débridé ne mène plus le bal en Russie. Les marchands ne font plus la pluie et le beau temps, et la loi du profit n’annule plus toutes les autres. Si ces échoppes ont disparu en une nuit, ce n’est pas uniquement parce que les autorités l’ont décidé. C’est avant tout parce que les mentalités ont changé. Les Russes ont évolué, et ces changements sont devenus possibles. Les gens ne veulent plus respirer l’argent dans chaque atome de l’atmosphère. Ils ont soif d’un air plus pur.

En vidéo, la réaction des Moscovites à la démolition des échoppes le 9 février :

Au cours des 25 dernières années, les Russes ont fait de nombreux sacrifices aux dieux du commerce, et semble-t-il, ils commencent à penser que c’est assez. Ils ont donné. Pendant longtemps, l’argent a occupé une place prépondérante, démesurée, dans leur ordre de priorités. L’argent justifiait et excusait tout. Aujourd’hui, il ne s’agit pas de renoncer à en faire, mais de lui accorder une place déterminée, lui dresser un cadre, lui fixer des limites. Il s’agit d’empêcher l’argent d’occuper tout l’espace vital, de dicter sa volonté en toutes circonstances.

Non, mesdames et messieurs, même avec tout l’argent du monde, vous ne pouvez pas nous planter à chaque pas vos échoppes sales et tristes, avec des kebabs et de la bière bon marché. Parce qu’elles nous bouchent le ciel, nous gênent le passage, se mettent entre nos jambes, nous font oublier que Moscou est une des plus belles villes du monde et nous renvoient dans des ghettos, des zones de non-droit, des territoires d’où le pouvoir est absent.

Par leur simple présence, vos échoppes nous renvoient en arrière, à cette époque où les babouchkas vendaient de la vodka aux gamins et où les mères prostituaient leurs filles. Une époque où nous avons connu une dégradation morale sans précédent. Une époque où nous avons tout donné, nos parents et nos enfants, notre mémoire et notre foi, nos morts et nos vivants, pour pas grand-chose, pour presque rien – pour une échoppe au bout de la rue où l’on pouvait acheter des Snickers à volonté. Une époque que certains appellent liberté.



11/02/2016

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