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Pourquoi Kiev n’a pas intérêt à régler la crise du Donbass ? Suite de l’article « Agonie des accords de Minsk II, à qui la faute ? »

par Courtois Laurent (son site) 
jeudi 16 février 2017

 

 

L'article précédent (version russe) traitait des raisons locales qui en échappant aux contrôles des États garants des accords de Minsk (Russie, Allemagne, France) rendaient leur application impossible. Ce deuxième article traitera des raisons économiques et politiques qui poussent l'Ukraine à maintenir le climat de guerre civile.

 

Depuis son indépendance l'Ukraine peine à avoir une économie saine. Elle est depuis 25 ans un véritable « trou noir » qui engloutit des milliards de dollars de subventions, sans aucun progrès structurel flagrant. En 2014, un nouveau plan du FMI beaucoup plus drastique que les précédents est mis en place. Depuis le pays a le plus grand mal à remplir les objectifs permettant le versement des échéances suivantes. Ces dernières ont été suspendues de juillet 2015 à septembre 2016.

 

Dans de telles conditions, la sécession actuelle du Donbass, est-elle économiquement un bien ou un mal ?


 

Le Donbass est souvent présenté comme étant la région la plus riche de l'Ukraine, mais cette affirmation est loin d'être vraie, car elle ne repose que sur le PIB. Donetsk est en effet le 2ème PIB régional et Lougansk le 6ème. Mais si on regarde le PIB par habitant, Donetsk n'est plus que le 3ème et Lougansk le 9ème. Cette différence de classement s'explique par une valeur ajoutée plus faible par habitant. 

 

Ceci est dû à une économie régionale reposant essentiellement sur celle du charbon. En effet, le Donbass abrite 85% des réserves ukrainiennes de charbon et en 2013, il produisait la moitié de la production nationale. Le cours de cette énergie fossile évolue parallèlement à celui du pétrole, comme ce dernier il a atteint des sommets en 2008 (170$/tonne) pour ensuite perdre les 2/3 de sa valeur (actuellement 52,5$/tonne sur le marché local). Ce qui a entraîné une baisse de 7% du PIB de ces deux oblasts entre 2008 et 2012.

 

Le charbon est divisé en trois catégories commerciales : le charbon à vapeur, le charbon à coke et l'anthracite. Le charbon à vapeur représente les 2/3 de la production du Donbass et plus des 3/4 de celle de l'Ukraine occidentale. Le charbon à coke, c'est à dire une houille à faible teneur en soufre et l'anthracite à forte valeur calorifique. Leur prix varie respectivement de 1 à 3. Le charbon extrait du bassin Houiller du Donbass a une forte teneur en soufre donc une faible valeur ajoutée.

 

Sur les 157 mines de cette région, seulement 37 sont rentables. En 2012, le prix moyen de l'extraction d'une tonne était estimé entre 100 et 125$ pour un cours moyen de 55$ pour le charbon vapeur à 191$ pour celui à Coke. Les mines du secteur public n'ont pas été modernisées depuis la chute de l'URSS. Elles présentent par rapport aux entreprises privées un coût de production double et un rendement deux fois plus faible.

 

En 2013, les 212.000 emplois du secteur, dont 112.500 dans le Donbass, n'étaient maintenus que par des aides massives de l’État. Pour le dernier trimestre 2015, l'exploitation de charbon n'a été « rentable » que par le versement d'une aide de 32 millionsde dollars, soit un taux de subventionnement de 40%. Selon un rapport du FMI la production d'une tonne de charbon coûtait en moyenne en 2014, 68 $ de subvention et 51$ en 2015. Le montant prévisionnel des aides s'élevait en 2014 à 1,02 milliards de dollars, mais du fait de la guerre et de la sécession du Donbass seulement 784 millions ont été dépensés.

 

Le FMI préconisait en mars 2015, une baisse des subventions de 456 millions de dollars et le licenciement de 3 % des mineurs. Sur ces 456 millions d'économies demandées par le FMI en 2015, la sécession du Donbass en représentait à elle seule plus de la moitié (52%). Malgré cela, l’État Ukrainien a de grandes difficultés à payer les salaires des 50.000 mineurs des entreprises publiques. Sur les 33 mines appartenant à l’État 14 doivent être privatisées et 11 liquidées. Ceci s'est traduit en 2016 par une forte baisse (-14,2%) de la part de ces sociétés dans la production nationale.

 

Dans ce contexte de rigueur imposée par le FMI, quel serait le poids du retour du Donbass en Ukraine ? Il serait économiquement catastrophique, car les 3/4 des mines ne sont pas rentables. Comme il a été dit plus haut, la production d'une tonne de charbon coûte en Ukraine occidentale entre 46$ et 276$ de subvention par tonne. Relancer la production dans l'est du pays serait donc un gouffre budgétaire. De plus, les deux années de guerre n'ont fait qu’aggraver la situation.

 

Si l'Ukraine veut continuer à respecter les prescriptions du FMI, elle n'a donc pas intérêt à réintégrer le Donbass.

Mais ce qui est vrai pour le charbon est vrai pour l'ensemble de l’économie de l'est du pays. Au prix de la relance économique, doit s'ajouter le prix des reconstructions des infrastructures détruites par le conflit et le coût social de presque trois années de guerre civile.

L'Ukraine peut-elle financer cela dans le cadre économique ultra restrictif du FMI ? La réponse est non.

Du point de vue économique, Kiev n'a donc pas intérêt à laisser appliquer les accords de Minsk qui l'obligerait à financer la relance économique et la reconstruction du Donbass.

 

La crise, puis la guerre ont eu un fort impact électoral. Tout d'abord, suite à la sécession de la Crimée, le nombre d’électeurs est tombé de 36 à 34,2 millions. L’électorat pro-russe de la péninsule (1,5 million de voix) représentait 4,2 % de l'électorat ukrainien.

 

Lors des présidentielles de 2014, l'élection de P. Porochenko au premier tour avec seulement 9,9 millions de voix n'a été rendue possible que par la perte de cet électorat et une forte abstention dans l'est du pays. Pour l'Oblast de Donetsk, elle a été de 85% soit 2,5 millions d'électeurs « pro-russes », c'est à dire 7% de l'électorat du pays.

 

Il est aussi à noter que le nombre d'électeurs inscrits était de 30 millions et non 34 comme attendu... Où étaient passés à l'époque les 4 millions manquant et aujourd'hui réapparus ? Si on considère les chiffres officiels prenant toujours en compte la Crimée, l'abstention à l'élection présidentielle serait alors supérieure à 50 %.

 

Pour les élections législatives, le même phénomène explique la victoire des pro-européens (77,66 % des voix). Pour cette dernière dans les oblasts de Donetsk et Lougansk 4,6 des 5 millions d'électeurs n'ont pas voté (taux de participation 8%).

En cas d'application des accords de Minsk, les électeurs de la DNR et de la LNR, respectivement 1,8 et 1,2 million redeviendraient de facto des électeurs ukrainiens.

 

A ces réintégrés de force, se rajouteraient aussi les perdants de l'autre bord. C'est à dire les nationalistes durs (Svoboda, Pravyi Sektor, Parti Radical), soit 2,2 millions de voix. La fin du conflit représenterait pour Porochenko un handicap minimum de 5,2 millions d'électeurs, ce qui est loin d'être négligeable si on le compare au 9,9 millions de voix qui l'ont porté à la présidence.

 

Pietr Porenchenko a pleinement conscience que l'application des accords de Minsk signifierait sa non-réélection et un risque majeur de renversement de la fragile majorité pro-européenne.

 



Dans cette guerre civile qui ne dit pas son nom, les enjeux politiques ne sont pas qu’électoraux. Le Donbass est un formidable paravent aux réalités sociales et économiques du pays.Il sert avant tout à faire oublier au peuple ukrainien le diktat économique du FMI qui depuis 2008 entraîne leur paupérisation.

 Le prix du gaz a été augmenté de 584 % de 2006 à 2014. En 2011, l'âge de départ à la retraite a été reculé de 5 ans pour les femmes et de 2 ans pour les hommes. La durée de cotisation pour obtenir une pension pleine a été rallongée de 10 ans.

 

Fin 2013, le gouvernement Ianoukowitch pour stopper cette dégradation sociale décida de remplacer le financement du FMI par un prêt russe de 15 milliards de dollars. Cette tentative d'émancipation sera une des causes du renversement de Yanoukowitch. Deux jours plus tard, Arseni Iatsenouk, nouveau Premier Ministre demande une nouvelle aide au FMI, lui livrant ainsi son pays corps et âme. Pour satisfaire aux exigences de Washington, l'Ukraine doit équilibrer de manière drastique son budget, en diminuant ses dépenses et en augmentant ses recettes.

 

L'exemple le plus parlant de cette politique est le prix du gaz domestique. Depuis les événements du Maïdan son tarif a augmenté de 386 %. Les taxes ont aussi fortement augmenté, en 2016, l'impôt foncier a été élargi aux appartements de moins 120 m2, et il sera porté à 3% du salaire minimum en 2017.

 

Mais il n'y a pas que le FMI qui contraint le pays, l'EU n'est pas en reste. Par exemple pour entrer dans les critères de l'accord d'association, elle demande que le pays aligne ses taux d'accises sur les siens. Ceci implique par exemple une augmentation de 600% du prix des cigarettes, qui se fera par palier annuel de 30% à partir de 2017.

 

Toutes ces augmentations en centaine de pourcents, montre à quel point le pays est plus particulièrement les plus modestes de ses habitants sont fragilisés par les Diktats du FMI et de l'EU. En Ukraine la vraie lutte pour la survie n'est pas sur le front de l'ATO, mais dans le quotidien pour la moitié des habitants vivant sous le seuil de pauvretéPour le blogueur ukrainien Alexandre Radchuk, quatre ukrainiens sur cinq (80 %vivent sous ce seuil !

 

Le salaire mensuel minimum a été porté le 1er janvier 2017 à 3200 Hryvnia (118 $), ce qui représente 3,8 $ par jour. Le seuil mondial de pauvreté absolue est fixé par la Banque Mondiale à 1,9 $ par jour. Ainsi un couple ukrainien avec un seul salaire se retrouve parmi les 2,8 milliards de pauvres absolus de la planète.

 

Maintenant, regardons dans les 3 principaux journaux ukrainiens, Ukraina PravdaSigodnia et Korrepondent, le poids médiatique de ces réformes fiscales scélérates par rapport à celui la guerre civile. Pour cela, le nombre d’occurrences des mots, « FMI », « tarif du gaz », « impôts », « retraites », a été comparé à celle de « DNR », « LNR », « invasion russe » et « Alexandre Zakhatchenko ». Pour le premier groupe, il a été trouvé 1392 liens et pour le second 4279. 

 

La crise du Donbass occupe donc trois fois plus d'espace médiatique que les réformes économiques.

 

Si les accords de Minsk venaient à être enfin appliqués, tout l'espace médiatique pris par le conflit serait alors vacant et immanquablement occupé par le vrai drame ukrainien : l'appauvrissement de sa population. La situation ne manquerait donc pas de devenir explosive pour le gouvernement.

Un autre problème majeur pour l'Ukraine dans l'application des accords de Minsk est le statut particulier à donner à la LNR et DNR. Dans les accords, le futur statut réel de ces dernières n'est pas précisé, seul le mot décentralisation est utilisé. Doit-on accorder un statut de république autonome, comme en bénéficiait la Crimée ?

 

Cette solution pourrait satisfaire Kiev, mais rien n'empêcherait ensuite les députés de la DNR ou de la LNR de présenter à la Rada un projet de loi sur la fédéralisation. Et cela Kiev n'en veut pas, car les deux Républiques auraient alors une minorité de blocage sur la politique du pays. C'est pour cela que la locution « fil à la patte » est de plus en plus utilisé en Ukraine pour qualifier les Républiques auto-proclamées.

 

Si Kiev n'a pas l'intention d'appliquer les accords de Minsk, on peut se demander pourquoi les avoir signés ? La première raison est qu'en février 2014, la situation militaire était telle que Porochenko n'avait pas d'autre solution pour sauver sa maigre armée. La seconde, la signature des accords n'était pas contraignante et offrait à l'Ukraine du temps pour se mettre en situation de force. Pendant deux années de violations et de non-application, Kiev a eu le temps de renforcer, de former son armé.

 

A ce jour, dix fois plus de troupes ukrainiennes se trouvent dans l'est du pays qu'au plus fort des combats de l'été 2014. Quelle est l'utilité d'un telle accumulation de force, puisque la reconquête du Donbass n'est pas souhaitable tant que le pays sera perfusé par le FMI ? Cette démonstration de force vise à trois objectifs.

 

Le premier, est d'avoir les moyens militaires de contrôler les milices et bataillons ultranationalistes gravitant dans la zone d'ATO. Un exemple de leurs rôles préjudiciables pour Kiev est le blocus de la voie de chemin de fer permettant la livraison du charbon provenant de la DNR, allant conduire à des coupures d’électricité dans le pays.

 

Le second, est d'avoir un moyen de pression sur l'Occident en faisant peser la menace d'une reprise de la guerre totale dans l'est du pays et d'un risque de réponse de la Russie. Ceci a été montré par la recrudescence massive des bombardements au début du mois (février 2017), qui ont entraîné un contact téléphonique entre P. Porochenko et Trump et au retour de la politique d'« Obama » vis à vis de l'Ukraine et de la Russie. Bien qu'en réalité, les échecs du nouveau Président américain en politique intérieure ont plus joué dans ce renversement de stratégie politique que l'odieux chantage de Kiev.

 

Le troisième objectif, est d'être en position de force contrairement à février 2014 pour faire modifier ou annuler les accords de MinskII, qui incarnent la défaite militaire de l'Ukraine.



17/02/2017

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