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"SLEEPERS": POURQUOI CETTE SÉRIE RUSSE D'ESPIONNAGE A FAIT SCANDALE?

 

La diffusion la semaine dernière sur la chaine fédérale Pervyi Kanal de la série d'espionnage Sleepers a fait bondir de rage la bonne société russe, post-moderne et "pro-occidentale", comme il se doit. L'objet du crime: la Russie joue selon les règles américaines et sort une première série d'espionnage décomplexée, qui reprend des discours non politiquement corrects, pourtant largement répandus dans la société russe - hors les murs de cette petite caste surprotégée. Retour sur un évènement politico-social. Réveillez-vous, l'heure est arrivée.

 

Tous les médias dits libéraux, en tout cas d'opposition accusent d'une seule voix le réalisateur de la série d'espionnage Sleepers d'avoir fait des agents du FSB des héros et non des monstres, corrompus et barbares, ce qu'il est convenu de reconnaître chez les bonne âmes évoluées de la bonne société moscovite.

 

Le sujet est simple: un agent du FSB spécialisé dans le Moyen Orient rentre à Moscou et doit lutter contre les tentatives américaines non seulement de faire tomber un accord commercial tenu secret entre la Russie et la Chine, mais aussi de lancer une révolution de couleur sur le modèle ukrainien en Russie en utilisant des agents "endormis" qu'ils réveillent pour les besoins de la cause. Bref, sujet sensible et glissant.

 

 

 

Il faut dire que la série est techniquement bien faite, selon tous les canons du genre, bien loin de l'amateurisme rétrograde qui aurait permis à cette bonne société progressiste de la prendre de haut. Le héro, bien qu'étant du FSB, est souriant et a les dents blanches, comme tout acteur hollywoodiens, les femmes sont plastiquées à souhait et psychanalytiquement suffisamment perturbées, un dosage intelligent de sang, de sexe et de sentiments exacerbés, le tout sur fond de jeu d'espionnage et de tentative de révolution orange. 

Qu'est-il reproché au réalisateur des "Sleepers" ?

Le journal d'opposition Novaya Gazeta, loin d'être le seul, lance une attaque tous azimuts et commence ainsi :

Le changement permanent des signes est ce qui est de plus stable dans notre société. Hier Bykov parlait de la désillusion du libéralisme, aujourd'hui de sa propre désillusion, changeant de points de vue comme de gants. (...) Bykov est déjà puni en ce que dans cette saga d'espionnage, il a perdu son talent.

Ainsi, le film serait mal tourné, il y aurait des imprécisions - oubliant manifestement qu'il ne s'agit pas d'un documentaire. Laissons cela aux spécialistes, mais celui qui a fait Metod, par exemple, maîtrise parfaitement la technique. Le problème n'est donc pas là, il est fondamental. 

 

Les dialogues sont caricaturaux. Il est vrai que les dialogues sont parfois surprenants, tant ils sont empreints de réalisme - parfois trop, ce qui rend certains dialogues lourds. Pourtant, les arguments repris dans les discussions entre les héros, celui du FSB et l'espion américain référent (son ami journaliste), sont les arguments que vous entendez de part et d'autre dans la bouche de ceux qui, dans la vie réelle, défendent ces positions: les changements ne peuvent être bénéfiques s'ils viennent de l'étranger / seuls les américains pourront permettre la démocratisation de ce pays dictatorial; vous vivez plutôt bien pour des "opposants" / c'est une horreur de vivre en Russie, à l'âge de pierre; etc. C'est choquant? Mais ces paroles sont prononcées dans la vie réelle. C'est ce qui devrait faire réfléchir.

 

Le FSB est montré positivement, une honte. Rappelons qu'il s'agit d'une série russe d'espionnage. Imaginez l'analogue américain: en général, les méchants sont les espions russes, et les gentils américains luttent contre les méchants pour l'intérêt de leur pays. C'est exactement ce qu'a présenté la série: la lutte des gentils russes contre les méchants espions américains. C'est l'inverse qui serait surprenant, pour une série russe et non américaine. Le choc provoqué est totalement infondé, car par ailleurs, très souvent la CIA est négativement présentée. Mais ici la série est russe, ce qui dérange: il y a rupture dans le serment d'allégeance.

 

Des espions américains dormants qui sont en Russie depuis les années 90. Ici, on commence à toucher le véritable problème. Car cela sous-entend que tous ces démocrates des années 90 ne seraient pas si indépendants que cela des Etats Unis. Allant plus loin, on pourrait dire que la chute de l'Union Soviétique est l'ancêtre des révolutions diverses et variées actuelles, impulsées de l'étranger. Or, pour cette caste, la figure de Eltsine  - et celle de ses proches (dont certains sont toujours en place et influents) - est rien moins que sacrée. Tel Saint Michel portant l'épée démocratique qui terrasse le dragon soviétique, seulement l'arrière-plan n'apparaît pas dans la mythologie populaire (qui a fabriqué l'épée, qui a expliqué à Saint Michel comment porter les coups). Et cette série met en avant justement cet arrière-plan et toutes ses conséquences, cette cuisine qui doit restée tue, même si chacun s'en doute. Car tant qu'une chose n'est pas dite, elle n'existe pas vraiment. 

 

La presse veut nous faire croire que ce film est contre l'opposition, montrée comme une marionnette entre les mains des Etats Unis. L'intérêt d'en parler est nul, cette pseudo-opposition s'en charge elle-même, posant systématiquement à côté des sponsors de l'USAID, des différents forums à Washington, à l'ambassade US à Moscou ... Il en est de même de ces artistes criant à la dictature, à l'âge de pierre de la Russie et vivant des donations publiques. 

 

Non, l'intérêt est ailleurs. Ce film affirme que la véritable opposition destructrice n'est pas celle de la rue, mais celle déjà en place à l'intérieur des structures de pouvoir. Le vers est dans le fruit, bien implanté. C'est le premier film qui reprend la thèse émergente de la lutte des clans idéologiques en Russie. Cet aspect de la vie politique russe a toujours été sagement mis de côté, que ce soit à l'intérieur pour des raisons évidentes, mais aussi chez les "spécialistes" étrangers de la Russie, toujours primitivement focalisés sur la personnalité de V. Poutine. L'arbre cachant la forêt, ils en sont encore à parler de son écorce.

 

L'attaque ciblée sur Yuri Bykov

Internet et la presse d'opposition se sont littéralement jetés contre le réalisateur Yuri Bykov. L'acteur et réalisateur Bondartchuk note qu'il s'attendait à une telle réaction, mais pas de cette ampleur. Le sénariste S. Minaev a fortement réagi face à cette attaque qu'il considère comme concertée:

Vous êtes super bien sûr. Organiser une telle descente coordonnée de Yuri Bykov, ça ne s'apprend pas sur Pervyi Kanal, ça ne s'apprend pas au FSB ou dans l'Administration présidentielle. Et bien que je connaisse depuis longtemps chacun d'entre vous et que je puisse en écrire long sur le thème "ces étonnantes pourritures et où elles s'abreuvent", je suis à chaque fois étonné de voir comme vous arrivez soigneusement à trouver la personnalité la plus faible, la plus instable et à la descendre, descendre de vos propres mains.

Y. Bykov est un réalisateur, pas un combattant, pas un maître à penser, il refuse ouvertement ce rôle que certains ont voulu lui attribuer. Il ne veut pas rentrer dans ce combat radicalisé du bien contre le mal, il réfléchi sur la société dans laquelle nous vivons et en montre les différents aspects. Finalement, il fait son travail. Et il le fait bien. Mais comme il a montré des aspects noirs, très populaires dans la caste bien pensante,  de la société russe, il a été très bien accepté par ces milieux "pro-occidentaux".

 

Tout grand film sur la Russie devant obligatoirement être noir - regardez ceux qui sont retenus au festival de Cannes si vous avez un doute. La violence de l'attaque lancée contre lui l'a littéralement abattu. Il publie tout d'abord sur sa page VKontakte une déclaration demandant pardon à ses fans pour les avoir trahi, il ne s'était pas tout à fait rendu compte de ce qu'entraînait ce film, il est contre les révolutions oranges, mais c'est bien de manifester. Bref, il doit réfléchir et ne va plus tourner de film.

 

Ce réalisateur a une véritable nature artistique, fragile, car il vit intensivement chacun de ses films, il peut arrêter en cours de route s'il estime que la qualité est mauvaise, il peut faire une dépression derrière leur sortie. Il s'investi tout entier dans ce qu'il fait. L'attaque l'a donc trouvé au moment où il était le plus faible, même si des messages d'encouragement de spectateurs furent également très nombreux. Dans une interview donnée au site d'opposition Meduza, il relativise ensuite ses premiers propos de désespoir.

 

Lorsqu'il lui est demandé s'il considère vraiment avoir trahi ses anciens films avec Sleepers, il dit ne pas être sûr. Va-t-il longtemps se retirer? Il ne sait pas. Ce dont il est certain est qu'il n'est pas et ne veut pas être un maître à penser. Finalement, il veut se retirer et traquillement réfléchir et tourner des films, sans avoir à dire aux gens ce qui est bien et ce qui est mal. Et pourquoi un réalisateur devrait-il dire aux gens ce qu'ils doivent penser? Les gens sont-ils à ce point stupides, faibles et insonsistants pour ne pouvoir penser par eux-mêmes et ensuite se retourner contre celui qu'ils ont choisi sans lui demander son avis s'il ne leur livre pas une pensée immédiatement consommable et digérable?

En d'autres termes, ce film est un double évènement. Sur le fond, il nous conduit à réfléchir sur le caractère démocratique de notre société et sur les manipulations souterraines. Sur l'image "positive" de toute une caste bien vue car reprenant les dogmes occidentaux. Quand à la fin du film, dont l'action se passe juste avant le Maîdan, l'anti-héros part en Ukraine et que le héros y est également envoyé, l'on ne peut ne pas penser à tous ces enfants des "démocrates" des années 90 qui flirtent allègrement avec l'Ukraine russophobe: la fille Nemstov, de Gaïdar, de Sobtchak ... elles y sont toutes. A ce niveau de convergence, ce n'est plus un hasard, c'est un système.

 

 

Quant aux réactions qu'a provoqué ce film, elles sont significatives de la faiblesse de la société, de ce besoin irrépressible de trouver des icônes à suivre, de les fabriquer même si elles n'en ont ni l'étoffe, ni la volonté, de les asphixier ensuite pour mieux les jeter. Et ce dès qu'elles ne nous offrent plus ce confort intellectuel qui permet de paraître sans avoir à réfléchir, de se prononcer sans avoir à savoir, d'avoir des convictions faute de chercher à avoir des connaissances. Alors, quand elles nous mettent face à notre pauvreté - intellectuelle et morale - il faut les abattre, question de survie.

 

Bref, ici comme souvent, l'on tire sur le messager lorsque le message ne plait pas.

Karine Bechet-Golovko



17/10/2017

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